En mars 2019, Michel Martelly provoquait une violente polémique en accusant Le Nouvelliste de marchander sa ligne éditoriale. Interrogé sur Scoop FM, l’ancien président affirmait que certains médias publiaient d’abord des articles critiques avant de solliciter de l’argent auprès des autorités, notamment sous la forme de contrats publicitaires. Il citait directement le plus ancien quotidien haïtien, sans toutefois produire de document, de témoignage corroborant ses propos ni d’exemple précis d’article prétendument commandité. Sept ans plus tard, la question demeure :
ces accusations révélaient-elles un véritable système ou constituaient-elles une attaque supplémentaire d’un ancien chef d’État notoirement hostile à la presse critique ?
Une accusation grave, mais jamais étayée publiquement
Michel Martelly avait décrit un mécanisme supposé de chantage : les médias attaqueraient le pouvoir dans leurs colonnes, puis lui proposeraient d’acheter de la publicité afin d’atténuer leurs critiques. À propos du Nouvelliste, il avait également dénoncé un « double jeu » : le journal aurait publié, sous sa présidence, un magazine faisant la promotion du tourisme haïtien tout en diffusant parallèlement des informations négatives sur la situation nationale.
L’argument est politiquement efficace, mais journalistiquement insuffisant. Publier un supplément touristique financé par de la publicité publique ne prouve pas, en soi, qu’un média vend sa ligne éditoriale. Un journal peut parfaitement accueillir une campagne institutionnelle dans ses espaces commerciaux et continuer à critiquer l’action gouvernementale. Le problème apparaîtrait si le paiement était conditionné à la publication d’articles favorables, à la suppression d’informations embarrassantes ou à une modification de la couverture éditoriale. Or Michel Martelly n’a pas rendu publiques les preuves d’une telle transaction.
Le Nouvelliste avait répondu dès le 6 mars 2019, en qualifiant les déclarations de l’ancien président de diffamatoires. Le quotidien affirmait n’avoir « jamais vendu », « marchandé » ni « négocié » sa ligne éditoriale auprès de Martelly. Il se réservait le droit de saisir la justice afin de contraindre l’ancien président à communiquer les preuves des tentatives de chantage, des paiements et des articles complaisants qu’il disait connaître.
Il reste néanmoins une interrogation : cette action judiciaire annoncée conditionnellement a-t-elle effectivement été engagée ?
Les sources consultées ne permettent pas d’établir qu’une procédure ait abouti ni que Michel Martelly ait été appelé à présenter ses preuves devant un tribunal. L’absence d’une clarification judiciaire a laissé la polémique s’installer durablement dans l’opinion.
Le chèque de 7,4 millions de gourdes : preuve ou amalgame ?
Quelques jours après les déclarations de Martelly, la diffusion sur les réseaux sociaux d’un chèque de la Banque de la République d’Haïti adressé au Nouvelliste avait relancé les soupçons. Le journal avait reconnu l’authenticité du document : le chèque, daté du 19 septembre 2018, s’élevait à 7 423 353 gourdes. Il avait toutefois expliqué que cette somme correspondait au paiement de factures pour des pages publicitaires commandées par le Palais national, et non à l’achat de sa ligne éditoriale.
Cette distinction est essentielle. Un paiement publicitaire constitue une relation commerciale identifiable ; la corruption éditoriale suppose une contrepartie cachée portant sur le contenu journalistique. Le montant élevé peut légitimement susciter des questions sur la dépendance économique du média à l’égard de la publicité gouvernementale, mais il ne suffit pas à démontrer un acte de corruption.
Le Nouvelliste aurait cependant pu dissiper davantage les soupçons en publiant les factures concernées, le nombre de pages achetées, les tarifs appliqués, les dates de publication et les exemplaires des annonces. Une telle transparence aurait permis de vérifier si le montant correspondait à une prestation commerciale normale.
Face à une accusation aussi grave, une simple dénégation protège juridiquement le journal, mais ne répond pas entièrement à la demande de reddition de comptes du public.
Un quotidien trop proche des pouvoirs en place ?
Au-delà de l’épisode Martelly, Le Nouvelliste est régulièrement critiqué dans certains médias et espaces militants pour sa prudence envers les élites économiques et politiques. Un article particulièrement virulent publié en septembre 2025 présente ainsi le journal comme un média « capturé » par les intérêts de l’oligarchie. Mais ce texte relève essentiellement du réquisitoire politique : son contenu multiplie les accusations sans apporter, dans l’extrait disponible, d’enquête financière, de décision judiciaire ou de preuve démontrant une intervention directe d’intérêts privés dans la rédaction. Il doit donc être présenté comme une opinion hostile au journal, et non comme l’établissement factuel de sa corruption.
La longévité du quotidien alimente également les soupçons. Fondé en 1898, Le Nouvelliste a survécu aux dictatures, aux coups d’État, aux occupations étrangères et aux nombreuses transitions politiques. Pour ses défenseurs, cette continuité prouve sa résilience et son utilité publique. Pour ses détracteurs, elle soulève une autre question : peut-on traverser autant de régimes sans développer des relations de proximité avec les pouvoirs successifs ?
Cette interrogation est légitime, mais elle n’équivaut pas à une preuve. Une présentation publiée par The Haitian Times en mai 2025 décrit une entreprise familiale confrontée à la baisse des abonnements, au manque de financement et à l’insécurité, qui revendique des principes d’indépendance et d’équilibre. Elle rappelle aussi qu’après l’attaque de ses installations en avril 2024, Le Nouvelliste a dû suspendre son édition papier, déménager à Pétion-Ville et renforcer son modèle numérique.
Le journal n’a donc pas seulement profité de sa position historique : il subit également la destruction du secteur médiatique haïtien. Dans la nuit du 18 au 19 avril 2024, des hommes armés ont vandalisé ses locaux et ses équipements d’impression au centre de Port-au-Prince. La rédaction avait déjà quitté les lieux depuis plusieurs mois en raison de l’insécurité.
Ces faits montrent qu’un média parfois accusé d’être proche des puissants n’est nullement protégé contre l’effondrement sécuritaire du pays.
Une indépendance qui doit pouvoir être vérifiée
Sept ans après, aucune des sources consultées ne permet d’affirmer comme un fait établi que Le Nouvelliste est un journal corrompu ou qu’il a pratiqué le chantage contre Michel Martelly. L’ancien président avait lancé des accusations d’une extrême gravité, mais il n’avait pas présenté publiquement les preuves nécessaires pour les démontrer. Son passif conflictuel avec plusieurs journalistes oblige aussi à replacer ses déclarations dans un contexte plus large d’hostilité envers la presse. AlterPresse rappelle notamment ses affrontements antérieurs avec Edmond Jean-Baptiste, Germain Étienne, Liliane Pierre-Paul et Jean Monard Métellus.
Pour autant, l’absence de preuve contre Le Nouvelliste ne doit pas interdire toute critique. Le paiement de plusieurs millions de gourdes par le Palais national, les relations publicitaires avec l’État et la place historique du journal au sein des élites économiques méritent une transparence renforcée. Le quotidien gagnerait à publier régulièrement la part de ses revenus provenant des institutions publiques, ses règles de séparation entre publicité et rédaction, ses éventuels conflits d’intérêts ainsi que les mécanismes permettant aux journalistes de résister aux pressions des annonceurs.
La véritable question n’est donc pas de condamner Le Nouvelliste sur la seule parole de Michel Martelly. Elle est de savoir si le doyen de la presse haïtienne accepte de soumettre son indépendance au même principe de vérification qu’il exige des pouvoirs publics. Une réputation historique ne remplace pas les preuves ; mais une accusation politique, même spectaculaire, n’en constitue pas davantage.

