
En juillet 2012, Haïti interdisait l’importation et la commercialisation du salami dominicain après une étude de Pro Consumidor, l’agence dominicaine de protection des consommateurs. Selon cette enquête, 15 % des produits analysés étaient contaminés par la bactérie Escherichia coli, dont la présence peut signaler une contamination d’origine fécale ou de graves défaillances dans les conditions d’hygiène et de fabrication.
Pourtant, l’interdiction a ensuite été levée sans que les autorités haïtiennes publient un rapport scientifique complet permettant d’identifier les marques testées, le nombre d’échantillons analysés et les résultats détaillés. Dès janvier 2013, le ministère du Commerce reconnaissait même que des salamis prélevés dans les rues présentaient « certaines contaminations », tandis que ceux provenant des supermarchés étaient déclarés conformes.
Quelles contaminations avaient été détectées ? Les produits concernés avaient-ils été retirés du marché ? Les importateurs avaient-ils été sanctionnés ? Plus d’une décennie après, ces questions restent sans réponse.
Le ministère du Commerce contrôle-t-il réellement le marché ?
Le ministère du Commerce et de l’Industrie ne peut pourtant pas se déclarer incompétent. Il est notamment chargé d’appliquer la réglementation commerciale et de contribuer à la protection des consommateurs. La Direction du contrôle de la qualité et de la protection du consommateur relève directement de son autorité.
En octobre 2024, le MCI annonçait une opération d’inspection de quatre jours dans des supermarchés et des entrepôts de la capitale et des communes avoisinantes. Une dizaine d’inspecteurs devaient contrôler la qualité, l’étiquetage, le stockage et la conservation des produits. Mais le ministère n’a pas publié, dans cette communication, le nombre de salamis analysés, les marques concernées, les infractions constatées ou les sanctions prononcées.
En 2025 et 2026, le MCI a également communiqué sur des formations destinées aux inspecteurs ainsi que sur l’hygiène et la salubrité. Mais une formation n’est pas une inspection, un communiqué ne remplace pas une analyse microbiologique et une opération de quelques jours ne constitue pas une politique permanente de sécurité alimentaire.
Le ministère a par ailleurs annoncé l’obligation, à partir du 9 décembre 2025, d’un certificat de conformité pour certaines catégories de produits importés.
Cependant, les informations publiquement accessibles ne permettent pas d’établir clairement si tous les salamis dominicains sont concernés, combien de cargaisons ont été vérifiées ou combien ont été bloquées pour non-conformité.
Des importations massives, mais des contrôles invisibles
La réglementation du ministère de l’Agriculture prévoit pourtant que les importateurs fournissent un certificat sanitaire du pays d’origine afin d’obtenir un permis d’importation. Mais l’existence d’une procédure administrative ne garantit pas son application effective aux frontières, particulièrement lorsque des marchandises empruntent également des points de passage non officiels.
Pendant ce temps, le commerce dominicain progresse. Les exportations de la République dominicaine vers Haïti ont dépassé un milliard de dollars entre janvier et novembre 2025. Entre janvier et mai 2026, elles ont atteint 563,14 millions de dollars, soit une hausse de 24,64 % par rapport à la même période de 2025. Ces données concernent l’ensemble des marchandises et ne permettent pas d’isoler le salami, mais elles témoignent de l’ampleur croissante des flux commerciaux que l’État haïtien devrait contrôler.
Alors, le salami dominicain contient-il encore des traces de contamination fécale ? Nous ne le savons pas. Il serait irresponsable d’affirmer que les produits actuellement vendus sont contaminés sans analyses récentes. Mais il est tout aussi irresponsable, pour les autorités, de laisser circuler ces marchandises sans publier régulièrement les résultats des contrôles.
Le véritable scandale réside donc dans l’opacité du ministère du Commerce. Malgré les formations, les annonces et les opérations ponctuelles, les consommateurs ne disposent toujours pas d’une liste publique des marques contrôlées, des lots rejetés, des importateurs sanctionnés et des résultats microbiologiques.
En 2026, l’État haïtien ne fournit toujours pas aux consommateurs les preuves leur permettant de savoir si le salami qu’ils achètent est réellement sans danger. Faute de contrôles permanents, de restrictions effectives et de transparence, le ministère du Commerce abandonne la population à ses propres risques.

