Un média indépendant et engagé
Un média indépendant et engagé
AccueilPolitiqueSaison cyclonique : des médicaments et des matériels médicaux mobilisés pour l’urgence,...

Saison cyclonique : des médicaments et des matériels médicaux mobilisés pour l’urgence, mais toujours pas de politique structurelle

Publié le

spot_img
Des camions de médicaments et de matériels médicaux destinés à être prépositionnés dans les différents départements du pays en prévision de la saison cyclonique.

Le prépositionnement de médicaments et de matériels médicaux constitue une mesure utile à l’approche des intempéries. Mais face à l’effondrement du système de santé, à la fragilité des logements et à la dégradation des infrastructures, cette opération révèle surtout une gestion conjoncturelle des catastrophes. L’État continue de se préparer à réparer les dégâts plutôt que d’investir durablement dans leur prévention.

Port-au-Prince, 28 juillet 2026 — Dix camions chargés de médicaments, de produits d’hygiène, de lits et de matériels médicaux ont quitté Maïs-Gâté, dimanche 26 juillet, à destination de plusieurs départements. Supervisée par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le ministre de la Santé publique, Sinal Bertrand, l’opération est financée par le Trésor public et vise à prépositionner des ressources sanitaires avant d’éventuelles intempéries. Le gouvernement a également annoncé l’envoi d’équipements de dialyse dans le Nord et le Sud, ainsi qu’une réduction, à compter d’août, du prix annoncé d’une séance de dialyse, qui passerait de 15 000 gourdes à une fourchette comprise entre 4 000 et 5 000 gourdes.

Ces décisions répondent à des besoins réels. Disposer de médicaments au plus près des zones susceptibles d’être isolées peut accélérer les secours, tandis que la baisse annoncée du coût de la dialyse représente un allégement potentiel pour les patients. Au printemps 2026, des critiques avaient justement dénoncé un tarif de 15 000 gourdes par séance aux Cayes, soit une charge présentée comme insoutenable pour les malades nécessitant plusieurs traitements par semaine.

Mais ces mesures ponctuelles ne suffisent pas à constituer une politique publique de santé ni une stratégie nationale de résilience.

Une opération visible face à un système de santé sinistré

L’image des dix camions peut donner le sentiment d’un État mobilisé. Elle ne doit cependant pas masquer l’ampleur de la défaillance sanitaire. Le plan humanitaire pour 2026 estime que près de 4,9 millions de personnes auront besoin d’une assistance en matière de santé. Il relève la faible disponibilité des services, le sous-équipement des établissements, l’insuffisance des ressources humaines, le coût élevé des soins et un niveau limité de préparation aux urgences sanitaires, notamment aux cyclones et au choléra. L’Organisation mondiale de la santé décrit, de son côté, un système poussé au bord de l’effondrement par la violence, les déplacements, les catastrophes et la résurgence du choléra.

Le constat est particulièrement sévère pour les établissements capables d’hospitaliser des patients. Selon le résumé du plan humanitaire publié en décembre 2025, seulement 10 % de ces structures étaient alors pleinement opérationnelles à l’échelle nationale, contre 11 % dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Des maternités et des blocs opératoires avaient fermé, limitant notamment les soins obstétricaux et néonatals d’urgence. Dans la capitale, l’Hôpital universitaire La Paix était présenté comme le seul hôpital public encore en activité disposant d’une capacité avancée de prise en charge.

Dans un tel contexte, envoyer des lits et des médicaments ne répond qu’à une partie du problème. Encore faut-il disposer d’établissements accessibles et fonctionnels, de personnels formés, d’électricité, d’eau potable, de capacités de stockage sécurisées, d’ambulances et de routes praticables.

Les sources consultées confirment l’envoi des cargaisons, mais ne précisent ni leur répartition départementale détaillée, ni la quantité de produits, ni les établissements bénéficiaires, ni les mécanismes de suivi des stocks. Sans ces informations, il demeure difficile d’évaluer l’adéquation du dispositif avec les besoins réels.

Prévenir ne consiste pas seulement à préparer les secours

Le prépositionnement relève de l’anticipation opérationnelle, mais la prévention structurelle suppose davantage. Elle exige des hôpitaux résistants aux vents et aux inondations, des logements construits selon des normes paracycloniques, des réseaux de drainage entretenus, des bassins versants protégés, des routes capables de rester accessibles et des abris correctement répartis. Haïti dispose pourtant d’un Code national du bâtiment révisé en 2025, intégrant les risques sismiques, cycloniques et liés aux fortes pluies. Le ministère des Travaux publics publie aussi un guide de renforcement parasismique et paracyclonique. La question décisive n’est donc plus seulement celle de la norme écrite, mais celle de son application, de son contrôle et de son financement.

La fragilité du bâti transforme trop souvent un phénomène météorologique prévisible en désastre humain. La Banque mondiale estime que 96 % de la population haïtienne est exposée à au moins un risque météorologique ou géologique. Elle soutient la construction de vingt abris multifonctionnels dans certaines régions ainsi que la réhabilitation de cinq écoles des Nippes pouvant servir d’abris d’urgence. Ces investissements illustrent ce que pourrait être une politique plus structurelle : des équipements permanents, utiles en temps normal et mobilisables en période de crise.

Le gouvernement a certes annoncé des opérations de curage, le renforcement des centres d’opérations d’urgence, la mobilisation de volontaires et la disponibilité de 162 équipements lourds pour les interventions et les travaux de mitigation. Ces actions sont nécessaires, mais les informations publiques consultées ne permettent pas de connaître l’étendue des zones effectivement couvertes, l’état des ouvrages de drainage ni les ressources réellement engagées.

La saison cyclonique s’étend pourtant du 1er juin au 30 novembre, et les prévisions diffusées pour 2026 évoquent entre huit et quatorze tempêtes nommées, dont trois à six pourraient devenir des ouragans.

Sortir de la politique du camion et du communiqué

La politique du gouvernement reste ainsi dominée par une logique de réaction : prépositionner des médicaments, curer des canaux à l’approche des pluies, préparer des équipements lourds et donner des instructions pour intervenir rapidement. Cette gestion « pompier » est indispensable lorsqu’une urgence survient, mais elle ne peut tenir lieu de projet national. Un État résilient ne se contente pas d’organiser les secours ; il réduit durablement le nombre de personnes qui auront besoin d’être secourues.

Il faut donc distinguer deux nécessités complémentaires. Même avec de bons hôpitaux, des maisons conformes aux normes et des infrastructures solides, un pays exposé aux cyclones doit conserver des stocks d’urgence. Mais lorsque les établissements de santé sont à peine opérationnels, que les constructions informelles demeurent vulnérables et que l’accès aux services est déjà difficile hors catastrophe, les stocks deviennent le substitut d’un système public défaillant. Le plan humanitaire pour 2026 souligne justement la vulnérabilité structurelle et institutionnelle d’Haïti face aux chocs climatiques, aggravée par l’insécurité, l’effondrement des services essentiels et les limites d’accès à l’eau et à l’assainissement.

La réduction annoncée du coût de la dialyse devra, elle aussi, être jugée sur sa mise en œuvre : disponibilité réelle des machines, maintenance, consommables, personnel qualifié, continuité de l’électricité et accès géographique des malades. Réduire le tarif sans garantir ces conditions pourrait produire une annonce sociale forte mais une amélioration limitée dans la vie des patients. Les sources disponibles confirment l’engagement tarifaire et l’envoi prévu d’équipements, mais ne détaillent pas encore son financement durable ni les capacités supplémentaires attendues.

Le départ de dix camions constitue donc une précaution utile, non une réforme. Le véritable changement se mesurera à la construction d’hôpitaux fonctionnels et sûrs, à l’application effective des normes du bâtiment, à l’entretien permanent des infrastructures, au développement de l’assainissement et à l’existence d’un budget durable de prévention. Faute de cette transformation, chaque saison cyclonique continuera de donner lieu aux mêmes images : quelques cargaisons envoyées dans l’urgence, des promesses de coordination et une population sommée de se préparer seule à des catastrophes dont la gravité est largement amplifiée par des décennies d’abandon public.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

DERNIERS ARTICLES

Russie : Pavel Durov, fondateur de Telegram, visé par un mandat d’arrêt pour « complicité de terrorisme »

Les services de sécurité russes ont annoncé, mercredi 29 juillet 2026, l’émission d’un mandat...

CNDDR défaillante, gouvernement impuissant : Mirebalais négocie avec « Jeff Gwo Lwa » et Viv Ansanm

À Mirebalais, le désarmement annoncé du groupe d’autodéfense Back-Up Feray, le dimanche 26 juillet...

Sept ans après les accusations de Martelly, Le Nouvelliste serait-il un journal de chantage et proche des puissants ?

En mars 2019, Michel Martelly provoquait une violente polémique en accusant Le Nouvelliste de...

Haïti : la CARICOM pousse aux élections malgré l’impasse sécuritaire

La publication du calendrier électoral haïtien, le 27 juillet 2026, a été immédiatement saluée...

Universités dominicaines : derrière leur attractivité auprès des Haïtiens, quel est leur véritable niveau ?

Des milliers de jeunes Haïtiens choisissent chaque année la République dominicaine pour poursuivre leurs...

Venezuela : les séismes ont causé près de 20 milliards de dollars de dommages

Un mois après le double séisme du 24 juin, la Banque mondiale évalue les...

Le salami dominicain vendu en Haïti contient-il encore du « caca » ?

En juillet 2012, Haïti interdisait l’importation et la commercialisation du salami dominicain après une...

À lire aussi

Russie : Pavel Durov, fondateur de Telegram, visé par un mandat d’arrêt pour « complicité de terrorisme »

Les services de sécurité russes ont annoncé, mercredi 29 juillet 2026, l’émission d’un mandat...

CNDDR défaillante, gouvernement impuissant : Mirebalais négocie avec « Jeff Gwo Lwa » et Viv Ansanm

À Mirebalais, le désarmement annoncé du groupe d’autodéfense Back-Up Feray, le dimanche 26 juillet...

Sept ans après les accusations de Martelly, Le Nouvelliste serait-il un journal de chantage et proche des puissants ?

En mars 2019, Michel Martelly provoquait une violente polémique en accusant Le Nouvelliste de...