
À Mirebalais, le désarmement annoncé du groupe d’autodéfense Back-Up Feray, le dimanche 26 juillet 2026, est présenté comme une première étape vers une possible accalmie. Mais derrière cette remise d’armes se dessine une réalité plus préoccupante : ce ne sont ni la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR), ni la Police nationale d’Haïti, ni la Force de répression des gangs qui semblent avoir conduit le processus. L’initiative revient principalement à une commission locale pour la paix, contrainte de discuter avec les différents protagonistes, y compris les groupes armés affiliés à Viv Ansanm.
Selon Jean Isnac Chrispin, membre de cette commission, Back-Up Feray aurait déposé les armes après des échanges portant sur le retrait des groupes armés et sur des garanties destinées à prévenir une reprise des affrontements. La commission attend désormais que Viv Ansanm respecte son engagement annoncé de quitter Mirebalais. Au 28 juillet, toutefois, ce retrait et le retour des populations déplacées restaient encore à confirmer.
Cette démarche peut répondre à une urgence humanitaire : permettre aux habitants déplacés de rentrer chez eux et éviter de nouveaux affrontements. Mais elle révèle aussi l’ampleur du vide laissé par l’État.
Une CNDDR absente du processus
Le cas de Mirebalais pose d’abord la question de l’utilité réelle de la CNDDR. Cette institution n’est pourtant pas nouvelle. Créée en 2006, réactivée en 2019, elle a de nouveau été installée par le gouvernement le 10 mars 2025, après l’adoption d’un arrêté en Conseil des ministres le 21 février de la même année. Composée de sept membres, cette nouvelle structure devait notamment planifier la réintégration des enfants et des jeunes impliqués dans des activités illicites. Le gouvernement la présentait alors comme une composante importante de sa stratégie nationale de sécurité.
Un an plus tard, le 18 mars 2026, la Primature réunissait encore la CNDDR et des partenaires internationaux afin d’annoncer sa « mise en marche ». La stratégie présentée devait associer interventions policières, poursuites judiciaires, formations, accompagnement social et infrastructures de réinsertion.
Or, à Mirebalais, les informations disponibles ne font apparaître aucun rôle central de la CNDDR dans le désarmement annoncé de Back-Up Feray ou dans les discussions portant sur le retrait de Viv Ansanm. Le processus est attribué à une commission locale pour la paix, à des autorités municipales, à des acteurs de la société civile et, selon certaines sources locales, s’est déroulé en présence de représentants policiers et administratifs.
La prudence s’impose sur la question financière : les documents publics consultés confirment l’existence d’un budget national de 345,51 milliards de gourdes pour l’exercice 2025-2026 et font de la sécurité publique une priorité gouvernementale. Ils ne permettent cependant pas d’isoler clairement, dans les éléments disponibles, le montant exact attribué à la CNDDR. Il serait donc inexact d’avancer un chiffre sans document budgétaire détaillé.
Il reste qu’une institution officielle existe, dispose de membres nommés et s’inscrit dans l’appareil administratif de l’État. Pourtant, lorsqu’une opération concrète de désarmement intervient dans une commune stratégique, sa présence sur le terrain n’est pas établie.
Ce décalage entre annonces institutionnelles et capacité opérationnelle traduit au minimum une grave faiblesse de coordination.
Quand une autorité locale soutient puis dissout un groupe armé
L’épisode révèle également une contradiction majeure de l’action publique. L’agent exécutif intérimaire de Mirebalais, Lochard Laguerre, a annoncé qu’il retirait la « couverture » qu’il accordait jusque-là à Back-Up Feray. Il a précisé que toute personne continuant à se présenter comme membre du groupe devrait désormais répondre devant la justice et la Police nationale.
Cette déclaration revient à reconnaître qu’un représentant local de l’État avait soutenu une structure civile armée avant d’en annoncer la dissolution. Back-Up Feray aurait été constitué pour répondre aux attaques de groupes liés au gang de Canaan dirigé par « Jeff Gwo Lwa ». Mais l’existence même d’un tel dispositif montre que la sécurité publique avait été partiellement déléguée à des civils armés, faute de réponse suffisante des institutions nationales.
Plus troublant encore, plusieurs sources locales rapportent que le désarmement de Back-Up Feray aurait constitué une condition posée dans les discussions autour du départ des groupes armés de Mirebalais. L’une d’elles affirme que les membres de la brigade auraient accepté de déposer leurs armes après un accord avec les « Talibans », tandis que des représentants de l’Exécutif et de la police auraient eu connaissance du processus. Ces éléments reposent sur des sources locales et demandent encore une vérification officielle complète.
S’ils sont confirmés, ils signifieraient qu’un groupe armé a pu imposer une condition portant sur la dissolution d’une structure soutenue par une autorité municipale.
Il ne s’agirait plus seulement d’un recul sécuritaire, mais d’une inversion des rapports de pouvoir : les gangs deviendraient des interlocuteurs incontournables dans la détermination des conditions du retour à la paix.
Drones et force internationale : des moyens sans reprise durable du territoire
Le gouvernement a pourtant privilégié une stratégie fortement militarisée. Une Task Force placée sous l’autorité du pouvoir exécutif a utilisé des drones chargés d’explosifs contre les groupes criminels. Human Rights Watch affirme qu’au moins 1 243 personnes ont été tuées lors de 141 opérations de drones entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, dont au moins 43 adultes apparemment non membres de groupes criminels et 17 enfants. L’organisation réclame un encadrement plus strict et des mécanismes de reddition de comptes.
Parallèlement, la Force de répression des gangs, autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, a pour mandat de réduire les capacités opérationnelles et l’emprise territoriale des gangs aux côtés de la PNH et des Forces armées d’Haïti. La force affiche un effectif autorisé de 5 500 personnels. Pourtant, son propre site reconnaît que les groupes armés contrôlent toujours de larges parties de la capitale et que plus de 1,5 million d’Haïtiens ont été déplacés.
Le problème n’est donc pas l’absence totale de moyens coercitifs. C’est leur incapacité, jusqu’à présent, à restaurer durablement l’autorité publique dans plusieurs territoires.
Le 20 juillet 2026, l’ONU alertait encore sur des gangs qui ne cherchent plus seulement à conquérir des quartiers, mais à contrôler les institutions, les routes commerciales et les circuits d’approvisionnement.
Une paix nécessaire, mais révélatrice de l’impuissance publique
Les habitants de Mirebalais ont raison de chercher une issue capable d’interrompre immédiatement les violences. Lorsque les institutions échouent à protéger la population, une médiation locale peut sauver des vies et favoriser le retour des déplacés. La responsabilité ne doit donc pas être rejetée sur les membres de la Commission pour la paix.
Mais cette négociation ne peut être présentée comme une victoire de l’État. Elle constitue plutôt le symptôme de son impuissance. Une commission locale accomplit une mission relevant normalement de la CNDDR ; une autorité municipale reconnaît avoir soutenu un groupe d’autodéfense ; des civils déposent les armes alors que le retrait des gangs reste incertain ; enfin, le retour de la population dépend encore de la parole de chefs armés plutôt que d’une garantie ferme de la police et de la justice.
La paix à Mirebalais ne pourra être durable que si le retrait annoncé des gangs est vérifié, si les armes remises sont inventoriées, si les responsabilités pénales sont examinées et si la PNH reprend effectivement le contrôle de la commune. Sans cela, le désarmement de Back-Up Feray risque de ne constituer qu’un accord fragile dans lequel l’État assiste, impuissant, à une redistribution locale du pouvoir armé.

