
Le ministre voyage, les travailleurs survivent
Pendant que le ministre des Affaires sociales et du Travail, Marc-Elie Nelson, participera à Bogotá à une conférence régionale sur le « travail décent » et la « mobilité assortie de droits », la réalité sociale haïtienne continue de sombrer dans un silence presque total du gouvernement.
Les chiffres eux-mêmes démontent le discours officiel. L’économie haïtienne est entrée dans une septième année consécutive de contraction. Le PIB a encore chuté de 2,6 % en 2025, tandis que l’inflation dépassait les 28 %, avec une explosion des prix alimentaires de plus de 31 %.
Dans ce contexte, la participation du ministre à une conférence internationale ressemble moins à une initiative politique sérieuse qu’à une mise en scène diplomatique destinée à masquer l’absence de réponses nationales.
Le « travail décent » dans un pays où l’emploi s’effondre
Le ministère affirme vouloir discuter de « travail décent ». Mais de quel travail décent parle-t-on dans un pays où l’économie informelle absorbe la majorité de la population active et où le chômage des jeunes atteint près de 37,5 % ?
Le taux de chômage national avoisine désormais 15 %, dans un pays où le salaire minimum ne permet déjà plus de couvrir les besoins alimentaires de base.
Dans les marchés, les usines, les ateliers ou les transports publics, des milliers de travailleurs vivent sans contrat, sans assurance, sans retraite, sans protection sociale. Pourtant, depuis des mois, aucune réforme structurelle du ministère n’a émergé pour répondre à cette précarité massive. Aucun programme social majeur pour soutenir les travailleurs les plus vulnérables. Le vide politique est total.
Une conférence internationale comme écran de fumée
La scène est désormais classique : des responsables haïtiens participent à des sommets régionaux, signent des déclarations internationales, multiplient les discours techniques, pendant qu’à l’intérieur du pays les institutions s’effondrent.
À Bogotá, le ministre parlera de « migration et inclusion professionnelle ». Mais la migration haïtienne actuelle n’a rien d’une mobilité professionnelle organisée. Elle est avant tout une fuite collective provoquée par la misère, l’insécurité et l’absence totale de perspectives économiques.
Selon la Banque mondiale, près de 37,6 % des Haïtiens pourraient vivre sous le seuil d’extrême pauvreté en 2025. Plus de la moitié de la population connaît aujourd’hui une insécurité alimentaire aiguë. Dans ce contexte, parler de « mobilité assortie de droits » relève presque du cynisme politique.
La démagogie des grands mots
Le véritable problème n’est pas la conférence elle-même. Le problème, c’est le décalage obscène entre les discours et les actes. Le gouvernement tente de projeter l’image d’un État moderne, engagé dans les débats internationaux sur le travail et les droits sociaux. Mais sur le terrain, les travailleurs haïtiens ne voient aucune amélioration concrète de leurs conditions de vie.
Pendant ce temps, le ministère communique sur des mémorandums régionaux dont personne ne peut expliquer les retombées concrètes pour la population haitienne. Cette politique du symbole remplace progressivement l’action publique réelle.
Un ministère absent des urgences sociales
Le plus frappant reste peut-être l’absence du ministère sur les grandes urgences nationales. Alors que plus de 1,3 million d’Haïtiens ont été déplacés par la violence et l’effondrement sécuritaire, les travailleurs précaires n’ont bénéficié d’aucun programme massif de soutien social.
Alors que l’agriculture s’est contractée de près de 6 %, aggravant la pauvreté rurale, aucune stratégie nationale de relance de l’emploi n’a été présentée. Alors que l’inflation alimentaire dépasse les 30 %, aucun mécanisme sérieux de protection du pouvoir d’achat n’a été instauré. Le ministère semble fonctionner comme une administration de représentation diplomatique plutôt que comme un outil de protection sociale.
Une politique de communication, pas une politique sociale
La participation de Marc-Elie Nelson à Bogotá illustre finalement une tendance plus large du pouvoir haïtien : gouverner par la communication internationale plutôt que par des politiques publiques nationales. On multiplie les conférences. On signe des déclarations.
On parle de coopération régionale. Mais rien ne change pour les travailleurs.
Cette déconnexion nourrit une colère silencieuse dans un pays où travailler ne protège même plus de la pauvreté. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que la pauvreté laborieuse explose en Haïti : de plus en plus de personnes ont un emploi tout en restant incapables de survivre dignement.
Derrière les discours sur « l’inclusion » et « le travail décent », il y a une réalité brutale : l’État haïtien n’offre aujourd’hui ni vision sociale, ni alternative économique, ni véritable protection aux travailleurs. Et c’est précisément là que cette participation à Bogotá prend l’allure d’une démagogie politique.

