
La scène a marqué les esprits. Lors des célébrations officielles du 18 mai, le recteur de l’Université d’État d’Haïti (UEH), Dieuseul Prédélus, apparaît publiquement aux côtés du Premier ministre Didier Fils-Aimé, dans un dispositif institutionnel où l’université semble absorbée par le pouvoir exécutif.
Cette proximité visuelle et symbolique pose une question centrale : que reste-t-il de l’indépendance universitaire lorsque le recteur adopte les codes, la posture et la mise en scène du gouvernement ?
Dans une démocratie fonctionnelle, l’université n’est pas un prolongement de l’État exécutif. Elle en est un contrepoids critique. Or, ici, la frontière semble s’effacer.
L’université absente de son rôle critique
Le discours du recteur, prononcé devant les autorités politiques et diplomatiques, appelle à « placer le savoir et l’innovation au cœur de la stratégie nationale de développement ». Sur le papier, l’intention semble consensuelle. Mais ce consensus devient problématique lorsqu’il efface toute distance critique vis-à-vis du pouvoir.
À aucun moment, le recteur ne met en cause la responsabilité de l’État dans la dégradation profonde de l’Université d’État d’Haïti. Aucun mot sur : l’insuffisance chronique du budget alloué à l’UEH ; la précarité extrême des conditions d’enseignement ; la dégradation des infrastructures universitaires ; la fuite des enseignants vers d’autres secteurs ou l’exil ; l’absence d’une véritable politique nationale de recherche ; la marginalisation structurelle des étudiants. Ce silence n’est pas neutre. Il devient un positionnement politique.
Une université sous-financée mais diplomatiquement silencieuse
Depuis plusieurs années, l’UEH fonctionne dans un état de sous-financement structurel. Les enseignants dénoncent des salaires largement insuffisants au regard du coût de la vie, tandis que les étudiants évoluent dans un environnement marqué par l’instabilité, le manque de ressources pédagogiques, la pauvreté, et l’interruption fréquente des activités académiques.
Pourtant, dans ce contexte, le recteur choisit un discours centré sur l’accompagnement du gouvernement et la valorisation d’une vision consensuelle du développement. Aucune revendication forte. Aucune interpellation directe du pouvoir. Aucune dénonciation des responsabilités politiques.
Cette posture interroge profondément la fonction même de représentation académique.
Le glissement vers une posture de collaboration
Au lieu d’incarner une institution critique, le recteur adopte une posture perçue comme alignée sur l’exécutif. Cette proximité, dans un contexte de crise généralisée de l’État, prend une dimension particulièrement sensible.
L’université devient alors un espace de validation symbolique du pouvoir, plutôt qu’un lieu de questionnement de ses échecs. Ce glissement est d’autant plus problématique qu’il touche une institution historiquement centrale dans la formation de l’élite intellectuelle et politique du pays.
Lorsque le recteur partage la tribune du gouvernement sans formuler de critique structurelle, il ne se contente pas de dialoguer avec le pouvoir : il contribue à normaliser ses insuffisances.
L’effacement de l’indépendance universitaire
L’indépendance universitaire ne se limite pas à une déclaration de principe. Elle se mesure dans la capacité à dénoncer les contradictions de l’État, à exiger des comptes, à défendre les conditions matérielles de production du savoir.
Or, dans ce cas précis, cette indépendance semble affaiblie. L’université est censée être un espace de pensée critique, pas une vitrine institutionnelle du pouvoir exécutif. En apparaissant dans un cadre où la critique structurelle du système universitaire est absente, le recteur Dieuseul Prédélus expose l’institution à une forme de récupération politique.
Une université qui risque de perdre sa voix
Dans un pays où les institutions publiques sont déjà fragilisées, la question de l’autonomie universitaire est centrale. Elle conditionne la capacité de la société à produire une pensée critique sur elle-même.
En se rapprochant visiblement du pouvoir exécutif sans exercer pleinement son rôle de contre-pouvoir intellectuel, la direction de l’UEH prend le risque d’affaiblir cette fonction essentielle. Car une université qui ne critique plus l’État finit souvent par être intégrée à sa logique.
Entre savoir et pouvoir : une frontière qui s’efface
Ce qui se joue ici par le Dieuseul Prédélus, dépasse une simple cérémonie officielle. C’est la relation entre savoir et pouvoir qui est en question.
D’un côté, un gouvernement dirigé par Didier Fils-Aimé, confronté à des crises multiples. De l’autre, une université nationale censée produire de la critique, de la recherche et de l’analyse indépendante.
Entre les deux, un recteur qui choisit un langage de convergence plutôt que de confrontation. Et c’est précisément cette convergence qui alimente les interrogations : quand l’université cesse de déranger le pouvoir, reste-t-elle encore pleinement elle-même ?

