
Tout s’est joué dans le cadre d’une reprise des discussions diplomatiques entre Haïti et la République dominicaine. Le 17 avril 2026, une rencontre officielle s’est tenue entre la ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin, et son homologue dominicain Roberto Álvarez.
Au cœur des échanges : la sécurité frontalière, les relations commerciales, mais aussi une question devenue centrale dans le quotidien des Haïtiens, celle des transports aériens.
Les deux parties affichent alors leur volonté de privilégier « le dialogue, la concertation et le bon voisinage ».
Mais derrière cette volonté diplomatique affichée, une autre réalité se dessine progressivement : celle d’une reprise partielle du trafic aérien pensée en dehors des revendications populaires exprimées depuis plusieurs mois par les Haïtiens.
Une résolution qui contourne Port-au-Prince
Quelques semaines après cette rencontre bilatérale, la Junta de Aviación Civil (JAC) dominicaine adopte officiellement une résolution publiée le 27 mai 2026. Le texte prévoit la reprise des opérations aériennes entre Haïti et la République dominicaine à partir du 30 mai 2026, mais uniquement via l’aéroport international du Cap-Haïtien.
Dans le même temps, la résolution maintient les restrictions concernant « tout autre point du territoire haïtien », notamment Port-au-Prince, l’aéroport international Toussaint Louverture.
Autrement dit, les négociations ont abouti à une relance du trafic aérien sans réouverture du principal aéroport du pays. Un choix politique lourd de conséquences.
Les Haïtiens réclament pourtant la réouverture de l’aéroport Toussaint Louverture
Depuis des mois, des mobilisations se multiplient : en Haïti ; à Paris ; en Guadeloupe ; en Guyane ; aux États-Unis ; au Canada ; et dans plusieurs autres pays de la diaspora.
Partout, les revendications convergent : les Haïtiens veulent pouvoir rentrer directement chez eux. Les manifestants réclament la réouverture de l’aéroport international Toussaint Louverture afin de mettre fin à l’isolement aérien de Port-au-Prince et permettre une circulation normale des citoyens.
Mais au lieu de répondre à cette exigence populaire, le gouvernement semble avoir privilégié une autre logique : négocier une reprise encadrée avec la République dominicaine.
Une décision qui suscite colère et incompréhension
Cette orientation provoque une forte incompréhension chez de nombreux Haïtiens. Car la population ne demandait pas une solution de transit par la République dominicaine. Elle demandait l’ouverture de son propre aéroport national.
Pour beaucoup, cette décision apparaît comme une manière de contourner le problème principal plutôt que de le résoudre. Elle pose aussi une question sensible :
pourquoi pousser les Haïtiens à passer par la République dominicaine alors que ce pays est régulièrement accusé de discrimination et de violences contre les migrants haïtiens ?
Depuis plusieurs années, des organisations internationales dénoncent : des expulsions massives ; du profilage racial ; des arrestations arbitraires ; des traitements discriminatoires visant les Haïtiens en République dominicaine.
Dans ce contexte, le choix du gouvernement haïtien d’organiser une reprise aérienne dépendante de ce territoire est perçu par certains comme profondément contradictoire.
Un dispositif sécuritaire particulièrement strict
Le contenu même de la résolution dominicaine montre également le niveau de contrôle imposé aux haïtiens. Le texte oblige les compagnies aériennes à transmettre au Département national des investigations dominicain (DNI) les données APIS et PNR des passagers via un système de « guichet unique ».
Les haïtiens devront également : remplir des formulaires électroniques obligatoires ; fournir des informations migratoires ; respecter des exigences sanitaires dominicaines.
La résolution prévoit aussi des conditions particulières pour les haïtiens ne possédant pas de visa dominicain. Ces derniers devront présenter : un visa valide des États-Unis, du Canada, de l’espace Schengen ou du Royaume-Uni ; un billet de retour vers leur pays d’origine.
Autrement dit, des citoyens haïtiens souhaitant simplement rejoindre leur pays devront désormais se soumettre à des procédures migratoires et sécuritaires dominicaines particulièrement encadrées.
Une reprise limitée malgré l’annonce officielle
La résolution précise également que les protocoles spéciaux concernant : les vols humanitaires ; les évacuations médicales ; les situations d’urgence,
demeurent en vigueur.
Cela signifie que malgré l’annonce d’une reprise partielle des vols, les restrictions générales restent largement maintenues Port-au-Prince demeure exclu du dispositif.
Une décision révélatrice d’un choix politique
Derrière cette résolution, une réalité apparaît de plus en plus clairement :
le gouvernement semble avoir privilégié une logique diplomatique et technique plutôt qu’une réponse directe aux revendications populaires.
Au lieu de concentrer ses efforts sur la réouverture du principal aéroport du pays, les autorités ont choisi une solution négociée reposant sur : des restrictions maintenues ; une dépendance accrue envers la République dominicaine ; et un système de circulation fortement contrôlé.
Cette décision soulève désormais une question centrale :
la priorité des autorités est-elle de répondre aux besoins exprimés par les Haïtiens ou simplement de gérer la crise aérienne à travers des arrangements diplomatiques temporaires ?
Car pour beaucoup de citoyens, le véritable enjeu reste inchangé :
le droit fondamental de rentrer directement chez eux, sans détour imposé ni dépendance envers un État étranger.

