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Malgré l’échec sécuritaire, Didier Fils-Aimé demande le maintien de la Force de répression des gangs à l’OEA

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56e Session ordinaire de l’Assemblée générale de l’Organisation des États américains (OEA), tenue à Panama City du 22 au 24 juin 2026.

À Panama City, du 22 au 24 juin 2026, Haïti a plaidé devant l’Organisation des États américains pour le renouvellement du mandat de la Force de répression des gangs. La ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, a défendu la nécessité d’« accélérer » le déploiement opérationnel de cette force, au nom de la stabilisation du pays. Mais derrière le langage diplomatique, une question s’impose : que reste-t-il de cette stratégie sécuritaire lorsque l’on confronte les déclarations officielles aux chiffres disponibles ?

Car les chiffres sont accablants. Selon ONU Info, au moins 26 gangs, dont certains disposent d’armes lourdes, contrôlent jusqu’à 90 % de Port-au-Prince et de ses environs. La même source indique que, rien que depuis le début de l’année 2026, les violences ont déjà fait plus de 2 300 morts et plus de 1 100 blessés. Autrement dit, alors que les chancelleries parlent de consolidation et d’avancées, la capitale haïtienne demeure, dans les faits, largement administrée par la peur, l’extorsion, les enlèvements, les exécutions sommaires et les violences sexuelles.

Le gouvernement haïtien demande donc le renouvellement du mandat d’une force dont la promesse initiale était claire : neutraliser les gangs, protéger les populations, sécuriser les infrastructures et faciliter l’accès humanitaire. Mais l’indicateur le plus simple, le contrôle du territoire, ne plaide pas en sa faveur. Si une force anti-gangs est efficace, elle doit réduire l’emprise territoriale des groupes armés. Or, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, les gangs contrôlent encore 80 à 90 % de Port-au-Prince, ainsi que des zones clés dans l’Artibonite et le Centre.

Ils exercent aussi un contrôle effectif sur les routes d’accès à la capitale, les axes maritimes vers les ports, les routes internes reliant le nord et le sud du pays, ainsi que les principaux corridors vers la frontière dominicaine.

Cette domination territoriale n’est pas symbolique : elle est économique, politique et militaire. Les gangs régulent les déplacements, imposent des taxes illégales, extorquent les transporteurs, bloquent ou contrôlent les flux commerciaux et humanitaires. Ils ne sont plus seulement des bandes criminelles de quartier : ils sont devenus des pouvoirs armés parallèles. Là où l’État recule, ils gouvernent. Là où la police ne circule plus, ils prélèvent l’impôt de la terreur.

Un pays saigné : plus de 5 500 morts en moins d’un an

L’échec de la réponse sécuritaire se lit aussi dans le bilan humain. Selon des données vérifiées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, au moins 5 519 personnes ont été tuées en Haïti entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, et 2 608 autres blessées. Parmi ces morts, 1 424 sont attribuées aux violences perpétrées par les gangs, tandis que les opérations menées contre les gangs par les forces de sécurité ont causé 3 497 morts et 1 742 blessés. Les groupes d’autodéfense ont, eux, causé 598 morts et 76 blessés.

Ces chiffres disent quelque chose de terrible : Haïti n’est pas seulement victime des gangs, mais aussi d’une spirale de violence où l’État, les groupes d’autodéfense, les sociétés militaires privées et les bandes armées participent tous, à des degrés divers, à l’extension du chaos. Une force censée restaurer l’ordre ne peut pas être considérée comme efficace si, dans le même temps, les morts s’accumulent, les routes restent sous contrôle criminel et les civils demeurent prisonniers de territoires abandonnés.

Le premier trimestre 2026 confirme cette aggravation. Le BINUH a recensé 1 642 personnes tuées et 745 blessées entre janvier et mars 2026. Le rapport indique que, malgré certaines avancées dans des zones du centre-ville de Port-au-Prince, l’insécurité reste « quotidienne et intenable » pour une grande partie de la population.

Les gangs continuent aussi d’étendre leur violence au-delà de la capitale, notamment dans l’Artibonite et le Centre.

Là encore, l’écart entre le discours politique et la réalité est vertigineux. À l’OEA, Haïti parle de consolidation des avancées ; sur le terrain, les Nations unies parlent d’une situation « extrêmement préoccupante ». À Panama, on invoque le multilatéralisme ; à Port-au-Prince, les familles fuient, les quartiers se vident, les femmes et les filles sont exposées aux violences sexuelles, les enfants sont enrôlés, surveillent pour les gangs ou deviennent des victimes directes de la guerre urbaine.

Des quartiers “repris” ? Une reconquête fragile et partielle

Les autorités haïtiennes mettent en avant la réoccupation partielle du centre administratif de Port-au-Prince, la tenue de Conseils des ministres et la formation de nouveaux policiers. Mais ces éléments ne suffisent pas à masquer la réalité : reprendre quelques espaces institutionnels ne signifie pas reprendre un pays. Le cœur du problème reste l’emprise territoriale massive des groupes armés.

Les sources disponibles ne donnent pas un décompte officiel et fiable du nombre exact de quartiers contrôlés par les gangs. En revanche, elles convergent sur un indicateur beaucoup plus lourd : jusqu’à 90 % de Port-au-Prince et de ses environs restent sous contrôle ou forte influence des groupes armés, avec au moins 26 gangs actifs dans la capitale et sa périphérie.

Autrement dit, même sans liste exhaustive quartier par quartier, le constat est clair : la capitale demeure largement hors de contrôle de l’État. Et lorsqu’une force internationale ou multinationale ne permet pas de réduire significativement cette emprise, son bilan doit être interrogé avec sévérité.

Une force qui promet la sécurité, mais ne brise pas les circuits de puissance des gangs

La Force de répression des gangs bénéficie d’un soutien logistique, opérationnel et technique du Bureau d’appui des Nations unies en Haïti. Sa mission consiste à neutraliser les gangs, protéger les populations les plus exposées et sécuriser l’accès humanitaire. Son mandat prévoit jusqu’à 5 550 personnes, soit plus du double de la mission précédente, la MMAS dirigée par le Kenya.

Mais une force plus grande n’est pas automatiquement une force plus efficace. Les gangs ne survivent pas seulement par les armes ; ils prospèrent grâce aux réseaux de financement, aux trafics d’armes, à la corruption, à l’extorsion et au contrôle des routes.

L’ONU elle-même reconnaît que les gangs ont consolidé leurs corridors stratégiques et maintiennent leur emprise sur les voies maritimes et terrestres essentielles à leur financement et à leur capacité opérationnelle.

C’est précisément là que se situe l’échec. Tant que les gangs contrôlent les routes, les ports, les axes commerciaux et les quartiers populaires, ils conservent leur pouvoir. Tant qu’ils taxent les marchandises, rançonnent les transports, terrorisent les populations et recrutent dans la misère, aucune résolution votée à l’OEA ne peut être présentée comme une victoire.

Les femmes, les filles et les civils paient le prix de l’impuissance

La faillite de la réponse sécuritaire est aussi une faillite de protection. Entre le 1er mars et le 31 décembre 2025, au moins 1 571 femmes et filles ont été victimes de violences sexuelles, principalement des viols collectifs. Certaines, y compris des enfants, ont été contraintes d’entretenir des « relations sentimentales » avec des membres de gangs et soumises à une exploitation prolongée.

Au premier trimestre 2026, le BINUH a encore recensé plus de 292 victimes de violences sexuelles, principalement des femmes et des adolescentes âgées de 12 à 17 ans. Ces violences sont utilisées comme instruments de terreur et de contrôle des populations vivant sous l’emprise des gangs.

Ces données détruisent le récit d’une stabilisation en cours. Une population stabilisée n’est pas une population déplacée, violée, rançonnée, enfermée dans des quartiers sous domination armée.

Une capitale stabilisée n’est pas une ville où les routes appartiennent aux gangs et où l’État ne circule qu’en convoi, sous protection, dans des espaces limités.

Renouveler le mandat ou reconnaître l’échec ?

Le gouvernement haïtien réclame aujourd’hui le renouvellement du mandat de la Force de répression des gangs. Mais renouveler un mandat sans bilan exigeant revient à prolonger une stratégie sans obligation de résultats. Combien de morts faudra-t-il encore pour reconnaître que la réponse actuelle ne suffit pas ? Combien de quartiers devront rester sous contrôle armé pour que le mot “échec” soit enfin prononcé ? Combien de résolutions faudra-t-il adopter pendant que les gangs continuent d’administrer la peur ?

La vérité est brutale : si l’objectif était de reprendre le contrôle du territoire, les chiffres démontrent que la mission n’a pas atteint son but. Si l’objectif était de protéger massivement les civils, les bilans de morts, de blessés, de déplacés et de violences sexuelles prouvent que la protection reste largement théorique. Si l’objectif était d’affaiblir les gangs, leur contrôle sur les routes, les axes maritimes, les quartiers et les circuits économiques montre qu’ils conservent une capacité de nuisance majeure.

À l’OEA, Haïti a demandé de la solidarité. Mais la solidarité internationale ne peut pas se limiter à reconduire des dispositifs qui produisent peu de résultats visibles. Elle doit exiger des comptes, mesurer les résultats, identifier les responsabilités, sanctionner les financeurs des gangs, bloquer les trafics d’armes, soutenir réellement la justice haïtienne et investir dans les quartiers abandonnés.

Car le problème d’Haïti n’est pas seulement l’absence d’une force anti-gangs. C’est l’absence d’un État capable de reprendre durablement le territoire, de protéger sa population et d’offrir une alternative sociale aux jeunes livrés à la violence. La Force de répression des gangs devait être un tournant. Pour l’instant, les chiffres indiquent plutôt une continuité : celle d’un pays où les annonces diplomatiques avancent plus vite que la reconquête réelle du terrain.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

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