Gouvernance, sécurité nationale et élections au cœur d’un débat sur l’avenir institutionnel du pays
Dans un contexte de crise politique prolongée, d’insécurité généralisée et d’incertitude électorale, le Forum Kafou, organisé dans le cadre des Assises 2026, a réuni plusieurs juristes, universitaires, anciens hauts fonctionnaires et personnalités publiques autour d’un même objectif : réfléchir à une sortie de crise haïtienne fondée sur le dialogue, la légalité constitutionnelle et le retour à l’ordre démocratique.
Placée sous l’animation de Jean Jules Desauguste, cette rencontre a porté sur trois enjeux majeurs : la gouvernance, la sécurité nationale et l’organisation des prochaines élections. Les échanges ont mis en lumière une conviction largement partagée par les intervenants : Haïti ne pourra sortir durablement de l’impasse sans une large concertation nationale associant les acteurs politiques, la société civile, les secteurs professionnels, les universitaires, les forces économiques ainsi que la diaspora. Cette exigence de dialogue rejoint d’ailleurs les préoccupations exprimées par les Nations unies.
En avril 2026, le représentant spécial du Secrétaire général pour Haïti, Carlos Ruiz Massieu, déclarait devant le Conseil de sécurité que les élections restaient, pour les acteurs haïtiens, « la seule voie légitime pour rétablir l’ordre constitutionnel ».
Il soulignait aussi que l’enregistrement récent des partis politiques constituait « une étape décisive » dans les préparatifs électoraux, tout en rappelant que la situation sécuritaire demeurait extrêmement préoccupante.
Une crise de gouvernance devenue crise de légitimité
Au centre des discussions, la question de la gouvernance a occupé une place déterminante. Pour plusieurs intervenants, la crise actuelle ne peut être réduite à une simple crise sécuritaire. Elle est aussi, et peut-être d’abord, une crise de légitimité institutionnelle.
Le juriste et ancien parlementaire Price Cyprien a estimé que le pays s’est progressivement éloigné de l’esprit de la Constitution. Selon lui, la succession d’accords politiques et d’arrangements de transition a fini par affaiblir les institutions au lieu de les consolider.
Pour l’ancien député, l’enjeu dépasse donc la seule fin d’un mandat ou le remplacement d’une équipe de transition. Il s’agit de reconstruire un cadre de légalité capable de restaurer la confiance des citoyens dans l’État.
À ses yeux, seule une démarche consensuelle, fondée sur la Constitution et portée par les forces vives du pays, peut permettre de sortir du cycle des transitions répétées.
Cette analyse fait écho aux positions défendues par les Assises du dialogue inter-haïtien. Dans un communiqué publié en mai 2026, celles-ci affirment travailler à une solution durable visant à « restaurer la dignité nationale, refonder la gouvernance politique, rétablir la sécurité publique et organiser des élections crédibles dans un climat de confiance et de cohésion nationale ».
Après l’assassinat de Jovenel Moïse, un vide institutionnel persistant
Le constitutionnaliste Sonel Saint-Louis a, pour sa part, replacé la crise actuelle dans la continuité de l’assassinat du président Jovenel Moïse, survenu en juillet 2021. Selon lui, cet événement a provoqué un choc institutionnel majeur, aggravé par l’absence d’élections et l’incapacité des autorités successives à rétablir pleinement le fonctionnement normal des institutions.
Sonel Saint-Louis a expliqué qu’Haïti évolue depuis cette période dans ce qu’il décrit comme un « désert constitutionnel ».
Il souligne que gouvernance, sécurité et élections ne peuvent être dissociées, car aucune stabilité politique durable ne peut être obtenue sans un cadre institutionnel accepté et sans perspective électorale crédible.
Les Nations unies avaient déjà alerté, en octobre 2025, sur le risque d’un vide politique en Haïti. L’ONU rappelait alors que l’assassinat du dernier président élu avait plongé le pays dans une période de vacance du pouvoir, de luttes politiques et d’effondrement institutionnel, ouvrant la voie à l’expansion des gangs armés.
Sécurité nationale : aucune élection crédible sans retour de l’autorité publique
Les intervenants ont également insisté sur l’urgence sécuritaire. Car si les élections constituent une étape indispensable, leur organisation reste difficilement envisageable dans un pays où une partie importante du territoire échappe encore à l’autorité de l’État.
Selon l’ONU, plus de 1,45 million de personnes sont aujourd’hui déplacées principalement en raison de la violence. Carlos Ruiz Massieu a averti qu’en l’absence d’améliorations tangibles sur le plan sécuritaire, il serait difficile de pérenniser les progrès politiques et institutionnels accomplis.
Les données disponibles confirment l’ampleur de la crise. En octobre 2025, l’ONU indiquait que les gangs armés contrôlaient au moins 80 % de Port-au-Prince et étendaient leur emprise vers d’autres départements, notamment le Centre, l’Artibonite, l’Ouest et le Nord-Ouest. La même source faisait état de plus de 1,4 million de personnes déplacées, soit plus d’un habitant sur dix.
Le rapport mondial 2026 de Human Rights Watch souligne également que les groupes criminels alliés au sein de la coalition Viv Ansanm ont consolidé leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et de sa zone métropolitaine, tout en s’étendant à trois des dix départements du pays. Le rapport indique aussi que 5,7 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë et que plus de 6 millions de personnes, dont 3,3 millions d’enfants, ont besoin d’une aide humanitaire urgente.
Dans ce contexte, la sécurité nationale n’apparaît plus comme un simple volet technique du débat électoral. Elle devient la condition même de la reconstruction politique.
Sans rétablissement de l’autorité publique, sans protection des citoyens et sans capacité de l’État à reprendre le contrôle des zones stratégiques, le processus électoral risque de rester fragile, contesté ou impossible à mettre en œuvre.
Romuald Petit : le poids des crises répétées
L’ancien directeur général de la Direction générale des impôts, Romuald Petit, a dressé un bilan critique de la vie politique haïtienne au cours des dernières décennies. Il a évoqué la succession des crises, l’affaiblissement des institutions et l’expansion de l’insécurité comme autant de signes d’un État fragilisé.
Pour lui, la période actuelle impose des décisions fortes, mais surtout consensuelles. L’enjeu n’est pas seulement de désigner de nouvelles autorités. Il s’agit de créer un minimum de stabilité politique afin d’éviter une aggravation de l’instabilité. Son intervention s’inscrit dans une lecture plus large de la crise : Haïti ne souffre pas seulement d’un manque d’élections, mais d’un affaissement progressif des mécanismes institutionnels, administratifs et sécuritaires.
Cette préoccupation rejoint les conclusions des Assises, qui insistent depuis février 2026 sur la nécessité d’une solution haïtienne portée par les Haïtiens eux-mêmes, avec la participation d’acteurs politiques, sociaux, économiques, universitaires et de la diaspora.
Éphésien Joassaint : sans justice, aucune refondation durable
Le professeur Éphésien Joassaint a, de son côté, insisté sur le rôle central de la justice dans tout processus de redressement national. Selon lui, aucune réforme durable ne pourra être menée sans une lutte effective contre l’impunité et sans un renforcement réel des institutions judiciaires.
Son intervention rappelle une évidence souvent marginalisée dans les discussions politiques : la crise haïtienne n’est pas seulement institutionnelle ou sécuritaire, elle est aussi judiciaire. L’impunité nourrit la violence, affaiblit l’autorité de l’État et mine la confiance des citoyens. Dans un pays où les gangs imposent leur loi dans plusieurs zones, la reconstruction de l’État passe nécessairement par la restauration de la justice.
Le professeur a également appelé à la mobilisation de personnalités crédibles capables de conduire une transition tournée vers les élections. Cette exigence de crédibilité est apparue comme l’un des fils conducteurs du Forum Kafou : sans confiance dans les autorités chargées de conduire la transition, aucun processus électoral ne pourra véritablement convaincre la population.
Vers un exécutif bicéphale : retour à l’esprit de la Constitution de 1987
Au terme des échanges, une idée s’est dégagée avec force : la nécessité de rétablir un cadre institutionnel inspiré du modèle bicéphale prévu par la Constitution haïtienne, reposant sur la coexistence d’un président et d’un Premier ministre.
La Constitution de 1987 consacre en effet un pouvoir exécutif à deux têtes, composé d’un président, chef de l’État, et d’un Premier ministre, chef du gouvernement. Haiti-Référence rappelle que cette organisation fait du pouvoir exécutif « une branche bicéphale » dans laquelle président et Premier ministre partagent les responsabilités de l’Exécutif.
Les Assises du dialogue inter-haïtien défendent également cette orientation. Dans leur communiqué de mai 2026, elles réaffirment leur engagement en faveur du rétablissement d’un exécutif bicéphale conformément à la Constitution de 1987 amendée, afin de garantir un meilleur équilibre institutionnel, renforcer la légitimité des autorités de transition et créer les conditions d’une gouvernance stable, inclusive et responsable.
Cette proposition s’inscrit dans un débat plus large sur l’avenir de la transition. Plusieurs regroupements politiques et organisations de la société civile ont déjà plaidé en 2026 pour la mise en place d’un exécutif bicéphale dirigé par un président de la République et un Premier ministre, en considérant cette formule comme un moyen de rétablir la sécurité et de préparer des élections crédibles.
Une dernière transition avant le retour à l’ordre démocratique ?
Le Forum Kafou aura donc permis de formuler un diagnostic partagé : Haïti ne peut plus se permettre une transition supplémentaire sans horizon clair. Les participants ont insisté sur l’urgence d’un nouvel accord politique susceptible de restaurer la confiance, garantir la stabilité et conduire le pays vers des élections démocratiques.
Mais l’enjeu reste immense. Les élections ne peuvent être crédibles que si elles reposent sur un minimum de sécurité, une autorité institutionnelle reconnue, une justice fonctionnelle et un consensus politique suffisant. À défaut, elles risqueraient de reproduire les crises qu’elles prétendent résoudre.
Dans cette perspective, les Assises 2026 et le Forum Kafou apparaissent comme un espace de réflexion important. Ils ne remplacent pas les décisions politiques attendues, mais ils posent les termes du débat : comment restaurer l’État, sécuriser le pays, rétablir la Constitution et organiser des élections dans un climat de confiance ?
À travers les interventions de Price Cyprien, Sonel Saint-Louis, Romuald Petit, Éphésien Joassaint et des autres participants, une même exigence s’est imposée : sortir des arrangements provisoires pour reconstruire une légitimité institutionnelle durable.
Conclusion
Le Forum Kafou consacré à la gouvernance, à la sécurité nationale et aux élections a mis en évidence une ligne de fracture majeure dans la crise haïtienne : le pays ne manque pas seulement de dirigeants élus, il manque aussi d’un cadre institutionnel respecté, d’un État capable d’assurer la sécurité et d’une justice suffisamment forte pour combattre l’impunité.
La proposition d’un exécutif bicéphale, inspiré de la Constitution de 1987, apparaît ainsi comme une tentative de réconcilier transition politique et légalité constitutionnelle. Reste désormais à savoir si les acteurs nationaux sauront transformer ces pistes de réflexion en véritable accord politique, capable de conduire Haïti vers la sécurité, la stabilité et des élections réellement démocratiques.

