Une manifestation pour exiger le procès PetroCaribe en 2019.
Le 7 juillet 2021, au cœur de la nuit, Jovenel Moïse est assassiné dans sa résidence privée de Pèlerin 5, dans les hauteurs de Port-au-Prince. L’image du président tué chez lui, dans un pays déjà traversé par l’effondrement sécuritaire et institutionnel, fait immédiatement le tour du monde.
Très vite, le récit dominant se construit autour de la figure d’un chef d’État victime du chaos haïtien. Les hommages affluent. Les discours officiels parlent d’attaque contre la démocratie. Une partie de la classe politique et médiatique tente alors de figer Jovenel Moïse dans une mémoire exclusivement tragique.
Mais un assassinat, aussi brutal soit-il, n’efface pas un parcours politique. Encore moins lorsqu’il est lié à l’un des plus grands scandales de corruption de l’histoire contemporaine d’Haïti : le dossier Affaire PetroCaribe.
Car avant d’être un président assassiné, Jovenel Moïse fut aussi un entrepreneur devenu chef d’État sous la bannière du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), héritier politique du pouvoir de Michel Martelly, et surtout un acteur directement cité dans les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif sur la gestion des fonds PetroCaribe.
PetroCaribe : le scandale qui a englouti des milliards
Pendant des années, le programme PetroCaribe est présenté comme une opportunité historique pour Haïti. Grâce à l’accord énergétique conclu avec le Venezuela, le pays peut acheter du pétrole à crédit et disposer d’importantes liquidités pour financer des projets d’infrastructures et de développement. En théorie, ces fonds devaient transformer le pays.
En pratique, ils deviennent progressivement le cœur d’un vaste système de corruption, de surfacturation, de contrats opaques et de détournements présumés.
Les mobilisations populaires contre la dilapidation des fonds PetroCaribe exploseront plus tard autour d’une question devenue historique :
“Kot kòb PetroCaribe a ?”
Où est passé l’argent ?
Les différents rapports de la Cour des comptes révèlent alors un paysage administratif traversé par : des contrats sans appels d’offres ; des avances injustifiées ; des projets inachevés ; des paiements impossibles à retracer ; et des mécanismes de favoritisme systémique.
Dans ce système, le nom de Jovenel Moïse apparaît noir sur blanc.
Le dossier AGRITRANS : un contrat juste sous le seuil légal
À l’époque des faits, Jovenel Moïse n’est pas encore président. Il dirige la société AGRITRANS. Dans son deuxième rapport sur la gestion des fonds PetroCaribe, la Cour Supérieure des Comptes et des Contentieux Administratifs examine le projet de :
« Réhabilitation de la route Borgne – Petit Bourg de Borgne ».
Et immédiatement, un détail attire l’attention des enquêteurs.
La Cour écrit :
« Le projet n’a pas fait l’objet d’un appel d’offres ouvert conformément à l’article 2, alinéa 1 de l’arrêté du 25 mai 2012 fixant à 40 000 000 HTG les seuils de passation de marchés des travaux. »
Puis vient la phrase centrale :
« Pour éviter cet écueil, le MTPTC a sollicité AGRITRANS, dont Jovenel Moise était le président, qui a fourni une offre estimée à 39 990 399 HTG. »
39 millions 990 mille gourdes. Soit exactement quelques milliers de gourdes sous le seuil imposant un appel d’offres public. La mécanique décrite par la Cour est limpide : ajuster artificiellement le montant pour contourner la loi sur les marchés publics.
Mais ce n’est pas tout. La Cour poursuit :
« Une comparaison avec le coût du contrat (39 990 399 HTG) permet de mettre en relief un dépassement de l’ordre 10 262 392 HTG sans qu’il y ait eu le moindre avenant. »
Autrement dit : même le montant soigneusement calibré pour éviter la procédure légale a finalement explosé sans justification administrative formelle.
Les 5 millions versés avant même le contrat
Puis le rapport bascule dans une zone encore plus troublante. La Cour écrit :
« Le 26 août 2014, bien avant même d’avoir été sollicitée, ni d’avoir présenté une offre technique et financière et encore moins d’avoir signé un quelconque contrat, l’entreprise AGRITRANS a bénéficié d’un montant de 5 000 000 HTG (Chq #123564). »
Avant même le contrat. Avant même l’offre. Avant même la procédure. L’argent public commence déjà à circuler. Le rapport précise :
« Le libellé de la transaction mentionne que cette somme est destinée à l’achat de carburant dans le cadre de la réhabilitation du tronçon Borgne – Anse à Foleur. »
Puis vient la conclusion de la Cour :
« En se fondant sur les faits décrits, il est permis d’affirmer qu’il y a eu collusion, favoritisme et détournement de fonds. »
Collusion. Favoritisme. Détournement de fonds. Les mots employés ici sont extrêmement lourds. Ils dépassent largement le cadre d’une simple irrégularité administrative.
Les nouvelles avances accordées à AGRITRANS
Le rapport continue.
« La Cour observe que deux autres paiements ont été effectués au profit de la firme AGRITRANS. »
Puis :
« Le 26 décembre 2014, le Président d’AGRITRANS M. Jovenel MOISE a adressé une correspondance au Ministre Jacques ROUSSEAU (MTPTC) accompagnée d’une facture afin d’obtenir une autre avance d’un montant de Six millions de gourdes (HTG 6 000 000). »
L’argent est destiné :
« à l’acquisition de matériaux (ciment, planches et agrégats) devant servir au revêtement en béton hydraulique de la route. »
Le rapport précise encore :
« Il y est précisé que le remboursement de cette avance se fera au prorata de l’avancement des travaux de revêtement de la chaussée. »
Mais la Cour ajoute immédiatement :
« La Cour n’a été en mesure de vérifier que cette avance a effectivement été remboursée. »
Autrement dit : impossible de retracer clairement les fonds.
Deux contrats pour une même route
Puis survient une autre découverte.
La Cour écrit :
« En effet, la Cour a constaté que, le 12 décembre 2014, pour le même projet, le MTPTC a accordé un autre contrat à une deuxième firme en l’occurrence BETEX INGENIEURS CONSEILS (BETEXS) pour la réalisation des travaux du même tronçon de route Borgne – Petit Bourg de Borgne. »
Le montant :
« 34 998 785,50 HTG ».
Le rapport insiste :
« Il y a donc eu deux contrats signés par le MTPTC pour le même projet. »
L’un avec AGRITRANS de Jovenel Moïse. L’autre avec BETEXS.
Et encore une fois :
« La Cour n’a pas été en mesure de retracer les décaissements relatifs au contrat de BETEXS. »
La conclusion accablante de la Cour
La synthèse finale du rapport au sujet du projet exécuté par AGRITANS, dont Jovenel Moise dirigeait, est particulièrement sévère.
« La gestion de ce projet a été entachée de nombreuses irrégularités. »
Puis :
« La Cour observe qu’il y a eu collusion, favoritisme et détournement de fonds. »
Et encore :
« Tout ceci a été rendu possible par le recours à divers stratagèmes qui ont contribué à complexifier la gestion du projet mais aussi, la traçabilité de l’utilisation des fonds. »
Enfin :
« D’abord, le décaissement d’une avance de démarrage de 28 873 898 HTG et l’utilisation à d’autres fins d’une partie de cette avance avant même la signature du contrat. »
Le tableau qui se dessine n’est pas celui d’un simple dysfonctionnement administratif. C’est celui d’un système de corruption.
Le président assassiné et le système qu’il incarnait
Après son assassinat, beaucoup ont voulu réduire Jovenel Moïse à la figure d’un président martyr. Mais les rapports de la Cour des comptes racontent une autre histoire : celle d’un homme d’affaires devenu président au sein d’un appareil politique profondément lié aux pratiques dénoncées dans PetroCaribe.
Rappeler ces faits ne revient pas à justifier son meurtre. Cela signifie simplement qu’aucune mort, même tragique, ne peut effacer les responsabilités politiques, administratives et financières documentées dans des rapports officiels.
Car le scandale PetroCaribe ne fut pas une anomalie passagère. Il fut une méthode de gouvernement. Et les documents de la Cour montrent que Jovenel Moïse n’en fut pas seulement un bénéficiaire indirect. Il en fut aussi l’un des acteurs.
Jean-Robert Augustin est un journaliste engagé et rigoureux, spécialisé dans le traitement de l’actualité nationale et des enjeux sociaux. Passionné par l’information, il s’attache à produire des analyses claires, accessibles et pertinentes pour éclairer le public.