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Hommage aux mères haïtiennes : le communiqué démagogique de Fils-Aimé pour la Fête des mères

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Derrière l’hommage officiel, une réalité brutale : pauvreté, violences, insécurité alimentaire et politiques publiques dérisoires

À l’occasion de la Fête des mères, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a choisi les mots de la solennité. Dans un communiqué publié le 31 mai 2026, il rend hommage aux “mamans haïtiennes d’Haïti et de la diaspora”, saluant leur “courage”, leur “dignité”, leur “espérance” et leur rôle de “piliers” de la cohésion nationale. Le texte se veut émouvant, presque sacré. Mais derrière cette rhétorique de reconnaissance nationale, une question demeure : que valent ces paroles quand les mères haïtiennes continuent de vivre dans la peur, la faim, la précarité et l’abandon institutionnel ?

Car pendant que le chef du gouvernement célèbre les mères comme des héroïnes silencieuses, les données disponibles dressent un tableau accablant.

Haïti compte 5,7 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, soit plus de la moitié de la population analysée, selon les données de l’IPC pour la période septembre 2025-février 2026 ; 1,9 million de personnes se trouvent même en phase d’urgence alimentaire. Le Programme alimentaire mondial indique également que l’année 2025 a été marquée par un déplacement interne record de 1,4 million de personnes, soit environ 12 % de la population, dans un contexte de violence armée, de déclin économique et de chocs climatiques.

Des mères célébrées, mais laissées dans la faim

Le communiqué du Premier ministre parle d’amour, de foi et de cohésion familiale. Mais dans les quartiers contrôlés par les gangs, dans les camps improvisés, dans les zones rurales étranglées par l’insécurité et l’effondrement économique, beaucoup de mères n’ont même plus les moyens de nourrir leurs enfants. D’après ONU Femmes Media Factsheet Haiti: Impact of ongoing violence on women and girls, environ un million de ménages dirigés par des femmes font face à une insécurité alimentaire aiguë en Haïti. Dans les camps de déplacés, 65 % des ménages dirigés par des femmes sont concernés ; dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, ce taux atteint 60 %, et dans l’Artibonite, 40 %.

Autrement dit, les femmes que le gouvernement remercie publiquement sont aussi celles qui encaissent de plein fouet l’effondrement du pays. Elles portent les familles, certes. Mais elles les portent souvent sans revenus, sans sécurité, sans services publics, sans protection effective de l’État. Là où le communiqué célèbre la “force” des mères, les chiffres disent plutôt leur épuisement social.

La Banque mondiale rappelle que l’économie haïtienne reste profondément fragilisée : le PIB s’est contracté de 4,2 % en 2024, l’inflation a atteint 26,9 % la même année, et le chômage est estimé à 14,9 % en 2025. Ces indicateurs ne parlent pas seulement d’économie abstraite : ils parlent du prix du riz, du transport devenu impossible, de l’école qu’on ne peut plus payer, des petites activités commerciales détruites par la violence, des “madan sara” décapitalisées, des familles dont la survie quotidienne repose sur des femmes à bout de souffle.

Les violences sexuelles : l’angle mort des hommages officiels

Le plus choquant, dans ce décalage entre paroles officielles et réalité sociale, reste la situation des femmes et des filles face aux violences. ONU Femmes signalait déjà en juillet 2024 que 300 000 femmes et filles déplacées vivaient sans accès suffisant à des services élémentaires de sécurité et de santé. Les femmes et les filles représentaient alors 54 % des 580 000 personnes déplacées, avec des risques élevés de violences sexuelles dans les camps de fortune.

Les constats sont encore plus graves dans les données récentes. OCHA Haiti indique qu’entre janvier et septembre 2025, 7 472 incidents de violences basées sur le genre ont été rapportés en Haïti ; 56 % relevaient de violences sexuelles, et 65 % de ces violences sexuelles étaient des viols collectifs. Les femmes représentaient 76 % des victimes et les filles mineures 14 %.

Ces chiffres ne sont pas compatibles avec une simple rhétorique de célébration. Ils exigent des politiques publiques massives, financées, territorialisées, contrôlées, et non des hommages ponctuels.

ONU Info rapportait déjà que l’instabilité alimente une recrudescence des violences sexuelles en Haïti, les femmes et les filles déplacées étant particulièrement exposées. L’article mentionne que plus de 88 % des femmes interrogées dans certains camps ne disposaient d’aucune source de revenus, que plus de 10 % avaient dû ou envisagé de recourir à la prostitution pour répondre à leurs besoins, et que seulement 10 % déclaraient avoir accès à des services de santé dans les camps. Comment, dans ces conditions, ne pas voir dans les mots du Premier ministre une forme de démagogie institutionnelle ?

Des annonces, mais pas de réponse à la hauteur

Le gouvernement peut objecter qu’il agit. Le 8 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la communication officielle annonçait une “protection des femmes et des filles” présentée comme une “priorité nationale absolue”, avec des mesures comme le renforcement de la sécurité, la consolidation de cellules spécialisées dans les parquets, l’assistance juridique et l’autonomisation économique. Le 22 mai 2026, plusieurs médias ont aussi rapporté l’inauguration des premières “Maisons des femmes et des filles survivantes de violences basées sur le genre”, avec une première structure à Vivy-Mitchell et quatre centres annoncés dans l’Ouest, la Grand’Anse, le Centre et l’Artibonite.

Mais ces annonces suffisent-elles à parler d’une politique publique à la hauteur de la catastrophe ? Rien n’est moins sûr. Une maison d’accueil, même nécessaire, ne peut pas remplacer un système national de protection. Quatre structures annoncées ne peuvent répondre à l’ampleur d’une crise où plus d’un million de personnes sont déplacées, où les violences sexuelles sont utilisées comme arme de domination, où les services de santé s’effondrent, où les femmes déplacées vivent dans des camps sans éclairage, sans verrous, sans sécurité et sans accès régulier aux soins.

D’ailleurs, OCHA Haiti note que la violence armée a forcé 1,4 million de personnes à fuir leur domicile et que seuls 10 % des établissements de santé avec capacité d’hospitalisation restent pleinement opérationnels au niveau national.

Dans ce contexte, parler de dignité des mères sans garantir leur sécurité physique, leur accès aux soins, leur alimentation, leur logement et leur revenu revient à transformer la souffrance en décor de communication.

Une rhétorique de compassion qui évite la responsabilité politique

Le communiqué du 31 mai repose sur une mécanique bien connue : glorifier les femmes pour mieux éviter de parler des politiques qui leur manquent. Les mères sont “debout”, “dignes”, “courageuses”, “piliers”, “fondations solides”. Mais cette célébration de leur endurance peut devenir une violence symbolique supplémentaire. Car demander aux femmes de rester debout quand l’État lui-même vacille, c’est parfois transformer leur souffrance en vertu nationale.

Les mères haïtiennes n’ont pas seulement besoin de reconnaissance. Elles ont besoin de sécurité dans les quartiers. Elles ont besoin de revenus. Elles ont besoin de transports sûrs, d’écoles ouvertes, de maternités fonctionnelles, de justice contre les violeurs, de logements décents, de protection contre les gangs, d’accès à l’aide humanitaire sans chantage ni violence. Elles ont besoin d’un État qui ne se contente pas de les remercier, mais qui cesse de les abandonner.

La Banque mondiale indique que la mortalité maternelle en Haïti reste élevée : 328 femmes meurent pour 100 000 naissances vivantes en 2023, un niveau supérieur à la moyenne régionale ; le taux de fécondité adolescente était de 50 naissances pour 1 000 filles âgées de 15 à 19 ans en 2023.

Ces chiffres rappellent que la condition des femmes ne se résume pas à la violence des gangs : elle touche aussi la santé, l’éducation, la maternité, l’accès aux services et les inégalités structurelles.

Une fête des mères sous le signe du cynisme d’État

Ce que révèle le message de Alix Didier Fils-Aimé, ce n’est pas seulement un hommage. C’est une stratégie de langage. On enveloppe la misère dans des mots doux. On transforme l’abandon en admiration. On remercie les femmes de supporter l’insupportable, au lieu de reconnaître que l’État n’a pas su les protéger.

La formule “la République vous dit merci” sonne alors creux. Car une République qui remercie les mères tout en les laissant vivre dans des camps exposés aux violences sexuelles, dans des foyers sans revenus, dans des quartiers contrôlés par les gangs, dans des hôpitaux fermés ou inaccessibles, ne rend pas hommage : elle se dédouane.

Ce 31 mai 2026, les mères haïtiennes méritaient mieux qu’un communiqué lyrique. Elles méritaient un plan national d’urgence, un budget transparent, des mesures vérifiables, des engagements chiffrés, des tribunaux fonctionnels, des centres d’accueil multipliés, une politique alimentaire ciblée pour les ménages dirigés par des femmes, et une stratégie de sécurité qui protège réellement les femmes dans les quartiers, les routes, les marchés et les camps.

À défaut, les mots du Premier ministre ressemblent moins à un hommage qu’à une opération de communication. Une démagogie en costume officiel. Une manière de dire “merci” aux femmes, sans leur donner les moyens de vivre dignement. Une façon de célébrer les mères haïtiennes, tout en les laissant seules face à la faim, à la peur et à la violence.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

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