
Pendant des années, Caleb Jean-Baptiste s’est présenté comme l’un des visages de la contestation politique en Haïti. Conférences de presse incendiaires, appels à la mobilisation, dénonciations virulentes de l’insécurité, critiques contre les gouvernements successifs : l’avocat du mouvement Blok Ekilib occupait régulièrement les rues et les plateaux médiatiques pour dénoncer la faillite de l’État haïtien.
Aujourd’hui, le ton a radicalement changé. Celui qui appelait hier à manifester contre le pouvoir se positionne désormais comme l’un des défenseurs les plus bruyants du gouvernement de Alix Didier Fils-Aimé. Un revirement spectaculaire qui suscite incompréhension, colère et accusations de trahison parmi une partie de l’opinion publique.
L’ancien homme des manifestations
Ces dernières années, Caleb Jean-Baptiste a multiplié les prises de position contre les autorités en place. En 2024 et 2025, il participait activement à plusieurs mouvements de protestation dénonçant l’insécurité, la vie chère et l’incapacité des dirigeants à organiser des élections.
En août 2024, le Bloc des avocats engagés, coordonné par Caleb Jean-Baptiste, appelait à une grande manifestation contre le Conseil présidentiel de transition et dénonçait « l’effondrement sécuritaire » du pays.
En septembre 2024, il prenait la tête de manifestations à Delmas pour exiger le démantèlement du Conseil présidentiel de transition, accusé d’incapacité face à la crise nationale. En janvier 2026 encore, son nom apparaissait au cœur des protestations exigeant la destitution du CPT, avec barricades et mobilisation dans plusieurs quartiers de la capitale.
Durant toutes ces mobilisations, le discours de Caleb Jean-Baptiste était sans ambiguïté : le pays sombrait dans le chaos, l’insécurité explosait, la population souffrait et le pouvoir était incapable d’apporter des réponses.
Le virage politique du 21 avril
Mais depuis quelques semaines, le discours de l’avocat a totalement changé. Lors d’une conférence de presse tenue le 21 avril, Caleb Jean-Baptiste a publiquement fait l’éloge du gouvernement de Didier Fils-Aimé. Il a affirmé que, pour la première fois depuis longtemps, la population pouvait « vaquer à ses occupations » dans le centre de Port-au-Prince.
L’avocat a également dénoncé les critiques visant le Premier ministre, accusant ses détracteurs de vouloir empêcher le gouvernement de travailler. Plus encore, il a annoncé que son regroupement politique, Blok Ekilib, se plaçait désormais « aux côtés du Premier ministre ».
Dans cette même intervention, il affirmait que le gouvernement commençait à rétablir la sécurité et travaillait à l’organisation des élections. Pour beaucoup, cette sortie marque une rupture totale avec ses anciennes positions.
Quand l’opposant devient défenseur du pouvoir
Le contraste est frappant. Celui qui dénonçait hier l’insécurité et l’échec des autorités explique aujourd’hui que le gouvernement est sur la bonne voie. Pourtant, les réalités du pays n’ont pratiquement pas changé.
Les groupes armés continuent d’occuper des territoires entiers. Des milliers de familles vivent toujours dans des camps de déplacés. Les enlèvements, les massacres et les violences sexuelles persistent. Les élections restent inexistantes. La pauvreté explose. L’économie s’effondre.
Alors pourquoi ce changement brutal de discours ? Pour ses détracteurs, la réponse est simple : Caleb Jean-Baptiste aurait trouvé sa place dans les cercles du pouvoir et bénéficierait désormais des privilèges politiques qu’il combattait hier.
Une criminalisation soudaine des manifestations
Le revirement apparaît encore plus spectaculaire dans ses récentes déclarations au média en ligne Amérique Info7 LLC.
L’ancien militant des mobilisations populaires s’y montre désormais hostile aux manifestations contre le pouvoir. Il va jusqu’à déclarer vouloir porter plainte « contre tous ceux qui financent des manifestations ».
Autrement dit, les protestations qu’il présentait hier comme légitimes deviennent aujourd’hui suspectes, dangereuses ou criminelles. Cette posture provoque une vive indignation, notamment parce qu’elle traduit une logique bien connue dans la politique haïtienne : tant qu’on est dans l’opposition, la rue devient un instrument démocratique ; une fois proche du pouvoir, elle devient une menace à réprimer.
Le rappel cinglant du journaliste Rudy Sanon
Cette contradiction a été publiquement soulignée par le journaliste Rudy Sanon dans son émission Se Sa Nou Vle. Le journaliste lui a rappelé que Caleb Jean-Baptiste faisait lui-même partie des figures ayant organisé de nombreuses manifestations ces dernières années contre les gouvernements successifs.
Il a également évoqué un épisode particulièrement controversé lors d’un mouvement de protestation où des partisans associés à son camp auraient tenté d’incendier un autobus de transport public avec des passagers à l’intérieur.
Ces accusations renforcent le sentiment d’un double discours : les violences ou débordements étaient minimisés lorsqu’ils servaient la contestation contre le pouvoir, mais deviennent aujourd’hui inacceptables dès lors qu’ils visent un gouvernement soutenu par ses nouveaux alliés.
Une trajectoire politique symptomatique
Au-delà du cas personnel de Caleb Jean-Baptiste, cette évolution révèle un phénomène plus large de la vie politique haïtienne : l’absence de cohérence idéologique réelle chez de nombreux acteurs publics.
En Haïti, beaucoup de dirigeants dénoncent un système avant d’y participer dès qu’une opportunité de pouvoir ou d’influence se présente. Le problème fondamental demeure pourtant intact : l’insécurité continue de ravager le pays, les élections restent bloquées, les institutions sont discréditées et la majorité de la population s’enfonce dans la misère.
Pendant ce temps, certains anciens opposants semblent avoir troqué la colère populaire contre les avantages du pouvoir.

