Un média indépendant et engagé
Un média indépendant et engagé
AccueilPolitiqueForce de Répression des Gangs : la communauté internationale relance une...

Force de Répression des Gangs : la communauté internationale relance une intervention déjà condamnée par ses propres échecs

Publié le

spot_img

Une quinzième mission pour un pays déjà saturé d’interventions étrangères

La communauté internationale promet une nouvelle fois de « sauver » Haïti. Après l’échec manifeste de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya, une nouvelle structure baptisée Force de répression des gangs (FRG) doit progressivement prendre le relais sur le territoire haïtien.

Le dispositif impressionne sur le papier : 5 500 hommes attendus, une présence dans les dix départements, des bases opérationnelles avancées, des opérations autonomes et une coordination pilotée par un noyau dur composé notamment des États-Unis, du Canada et de leurs alliés régionaux.

Mais derrière cette démonstration sécuritaire se profile surtout un constat embarrassant : malgré des années d’ingérence, de missions étrangères et de milliards injectés dans la « stabilisation » d’Haïti, le pays n’a jamais été aussi proche de l’effondrement.

Cette nouvelle force apparaît moins comme une rupture stratégique que comme l’aveu d’un échec collectif que personne ne veut réellement assumer.

Le recyclage des mêmes recettes qui ont déjà échoué

Le paradoxe saute immédiatement aux yeux : les principaux architectes de la FRG sont précisément les acteurs internationaux qui ont déjà accompagné — voire piloté — les précédentes missions sécuritaires en Haïti.

Les États-Unis, le Canada et plusieurs partenaires occidentaux présentent aujourd’hui cette nouvelle intervention comme indispensable. Pourtant, ce sont aussi ces mêmes puissances qui soutiennent depuis des décennies des dispositifs incapables de reconstruire durablement les institutions haïtiennes.

MINUSTAH, MINUJUSTH, MMAS… les acronymes changent, mais les résultats demeurent tragiquement similaires : une violence chronique, un État toujours plus fragile et une dépendance sécuritaire devenue structurelle.

La mission kenyane devait marquer un tournant. Elle devait permettre de reprendre le contrôle des territoires dominés par les gangs et restaurer un minimum d’autorité publique. Quelques mois plus tard, le constat est sévère : les groupes armés continuent leur progression, les déplacements forcés explosent et les zones de non-droit s’étendent.

Même les responsables internationaux reconnaissent désormais les retards logistiques, le manque de financement et les difficultés opérationnelles qui ont paralysé la mission.

La FRG naît donc sur les ruines d’une opération déjà discréditée.

Une force sans réelle expertise face à des gangs ultra-armés

L’autre fragilité majeure de cette nouvelle mission réside dans la composition même de ses troupes.

Tchad, Bangladesh, Sri Lanka, Sierra Leone, Zambie : ces contingents disposent certes d’expériences militaires diverses, mais rien n’indique qu’ils soient préparés à affronter la réalité extrêmement complexe des gangs haïtiens.

Car il ne s’agit plus de simples groupes criminels désorganisés. Les coalitions armées qui contrôlent une partie du territoire fonctionnent désormais comme de véritables structures paramilitaires : maîtrise du renseignement local, contrôle territorial, armes de guerre, réseaux économiques clandestins, enracinement communautaire et stratégies de guérilla urbaine.

Face à cette mutation, la FRG semble technologiquement et tactiquement sous-dimensionnée.

La mission kenyane avait déjà révélé ce décalage. Malgré le soutien logistique américain, les troupes déployées ont rapidement montré leurs limites dans des opérations urbaines complexes où la connaissance du terrain et les capacités de renseignement sont déterminantes.

La nouvelle force risque de reproduire exactement les mêmes impasses.

Une souveraineté haïtienne progressivement contournée

Mais c’est peut-être sur le terrain politique que la FRG soulève les questions les plus lourdes.

Selon les informations disponibles, cette force pourra mener des opérations indépendantes sans passer systématiquement par la Police nationale d’Haïti. Autrement dit, des unités étrangères disposeront d’une autonomie opérationnelle sur le territoire national.

Le glissement est majeur.

Derrière le vocabulaire technocratique de la « coopération sécuritaire » se dessine en réalité une délégation progressive de fonctions régaliennes fondamentales à des forces internationales.

Pour de nombreux observateurs, cette architecture consacre un affaiblissement inédit de la souveraineté haïtienne. L’État ne contrôle plus entièrement ni l’usage de la force ni les décisions opérationnelles prises sur son propre territoire.

Et cette évolution intervient dans un silence politique presque total.

Le pouvoir de transition dirigé par Alix Didier Fils-Aimé, incapable de restaurer lui-même l’ordre public, semble accepter cette externalisation sécuritaire comme unique horizon politique.

Une réponse militaire à une crise d’abord politique et sociale

La logique sécuritaire qui domine autour de la FRG repose sur une illusion désormais bien connue : celle qui consiste à croire qu’une crise profondément politique et sociale peut être résolue essentiellement par des moyens militaires.

Or les gangs prospèrent précisément sur l’effondrement de l’État, la corruption systémique, la pauvreté massive et l’abandon des quartiers populaires.

Aucune force étrangère ne pourra durablement stabiliser Haïti tant que ces causes structurelles resteront intactes.

Pourtant, la FRG arrive sans véritable projet politique de reconstruction institutionnelle. Aucun plan économique sérieux. Aucune réforme profonde de la justice. Aucun programme massif de réinsertion sociale ou de reconstruction des services publics.

La communauté internationale semble une nouvelle fois traiter les conséquences sécuritaires sans affronter les causes profondes du désastre haïtien.

Une population épuisée par les missions internationales

Dans le pays, la lassitude devient palpable. Beaucoup d’Haïtiens voient dans cette quinzième mission internationale la répétition d’un cycle sans fin : arrivée de forces étrangères, promesses de stabilisation, résultats limités, puis nouvelle dégradation.

Cette fatigue est d’autant plus forte que les scandales ont marqué plusieurs interventions passées : accusations d’abus sexuels, violences, irresponsabilité sanitaire ou absence de résultats durables.

La mission kenyane elle-même n’a pas échappé aux controverses.

Aujourd’hui, pendant que diplomates et responsables internationaux négocient les modalités techniques du nouveau dispositif, la population continue de subir quotidiennement les massacres, les déplacements forcés et l’effondrement total des conditions de vie.

Une opération qui révèle surtout la faillite de l’État haïtien

Au fond, la FRG raconte autant l’impuissance de la communauté internationale que celle du pouvoir haïtien actuel.

Car si une nouvelle force étrangère doit aujourd’hui assumer des opérations autonomes sur le territoire, c’est avant tout parce que l’État haïtien n’est plus capable d’exercer ses fonctions essentielles.

Le gouvernement de transition, malgré ses discours sur le rétablissement de l’ordre, n’a jamais réussi à construire une stratégie nationale crédible face à l’expansion des groupes armés.

À défaut de reconstruire les institutions haïtiennes, le pouvoir semble désormais miser sur une internationalisation toujours plus poussée de la sécurité.

Avec un risque évident : transformer progressivement Haïti en laboratoire permanent de gestion sécuritaire extérieure, sans jamais permettre au pays de retrouver une souveraineté réelle et durable.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

DERNIERS ARTICLES

Sommet Chine–Russie : Xi Jinping et Vladimir Poutine affichent une unité stratégique face aux tensions mondiales

Un partenariat présenté comme « inébranlable » Lors d’un sommet à Pékin, les présidents chinois...

Un rapport du PNUD alerte sur le vide de la politique de l’emploi en Haïti

Une “découverte” qui n’en est plus une Haïti ne dispose toujours pas d’une stratégie nationale...

Le recteur de l’UEH Dieuseul Prédélus : est-il devenu un « aligné » du gouvernement de Fils-Aimé ?

La scène a marqué les esprits. Lors des célébrations officielles du 18 mai, le...

10 000 habitants de Cité Soleil forcés de fuir les gangs armés : le naufrage sécuritaire de Didier Fils-Aimé

Plus de 10 000 déplacés en quelques jours Les chiffres sont brutaux. En moins de...

Travailleurs haïtiens abandonnés : la démagogie du ministre affaires sociales Marc-Elie Nelson à Bogota

Le ministre voyage, les travailleurs survivent Pendant que le ministre des Affaires sociales et du...

Les États-Unis préparent-ils une attaque contre Cuba ? La Havane accuse Washington de préparer une offensive

Le président cubain Miguel Díaz-Canel a mis en garde lundi contre les conséquences d’une...

À lire aussi

Un rapport du PNUD alerte sur le vide de la politique de l’emploi en Haïti

Une “découverte” qui n’en est plus une Haïti ne dispose toujours pas d’une stratégie nationale...

Le recteur de l’UEH Dieuseul Prédélus : est-il devenu un « aligné » du gouvernement de Fils-Aimé ?

La scène a marqué les esprits. Lors des célébrations officielles du 18 mai, le...

10 000 habitants de Cité Soleil forcés de fuir les gangs armés : le naufrage sécuritaire de Didier Fils-Aimé

Plus de 10 000 déplacés en quelques jours Les chiffres sont brutaux. En moins de...