
Pendant que les groupes armés étendent leur contrôle sur le territoire haïtien, que la pauvreté explose et que les élections s’éloignent encore, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé prie à la Basilique Sainte-Marie-Majeure.
Le communiqué officiel publié par le gouvernement évoque « la stabilité », « la réconciliation nationale » et « les efforts diplomatiques et spirituels » du pouvoir. Mais cette communication religieuse pose une question politique fondamentale : un Premier ministre est-il encore en train de gouverner lorsqu’il semble réduire l’action publique à des prières et à des symboles diplomatiques ?
Car derrière cette mise en scène spirituelle se cache une réalité brutale : l’État haïtien continue de perdre le contrôle du pays.
Un pays qui s’effondre sous les chiffres de la violence
Les faits sont accablants. Selon les Nations unies et le BINUH, plus de 5 900 personnes ont été tuées en Haïti en 2025, tandis que plus de 2 700 autres ont été blessées dans les violences liées aux gangs et aux opérations armées.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme estime également qu’au moins 316 personnes ont été kidnappées entre janvier et mai, alors que les violences sexuelles et le recrutement d’enfants par les groupes armés continuent d’augmenter.
À Port-au-Prince, la situation est devenue presque insurrectionnelle. Des responsables onusiens affirment désormais que les gangs exercent un contrôle « quasi total » sur la capitale. Certaines estimations évoquent près de 90 % de Port-au-Prince sous influence criminelle.
Le résultat est une catastrophe humanitaire sans précédent : plus de 1,4 million de déplacés internes ; des milliers de familles vivant dans des camps improvisés ; des écoles fermées ; des hôpitaux évacués et des quartiers entiers abandonnés à la violence armée.
Le 11 mai encore, Médecins Sans Frontières suspendait certaines activités à Port-au-Prince après des affrontements entre gangs rivaux ayant forcé des hôpitaux à évacuer des patients, y compris des nouveau-nés. Pendant ce temps, le Premier ministre prie pour la paix à Rome.
Une pauvreté massive dans un État paralysé
La crise sécuritaire s’ajoute à un effondrement économique historique.
Selon la Banque mondiale, Haïti demeure le pays le plus pauvre d’Amérique latine et des Caraïbes. Plus de 64 % de la population vit avec moins de 3,65 dollars par jour.
La situation alimentaire est tout aussi dramatique : 5,4 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë ; près de la moitié de la population peine à se nourrir quotidiennement ; l’inflation alimentaire dépasse les 30 % dans certaines périodes récentes.
Dans les quartiers populaires, la survie est devenue une urgence permanente. Les familles voient les prix du riz, du carburant et des produits de première nécessité exploser pendant que l’économie s’effondre année après année.
Mais face à cette réalité sociale dramatique, le gouvernement semble préférer les cérémonies diplomatiques, les discours spirituels et les appels abstraits à la communauté internationale.
Les élections : la promesse sans cesse repoussée
L’autre grand échec du gouvernement concerne les élections. Depuis son arrivée, le pouvoir multiplie les déclarations ambiguës sur le calendrier électoral. Officiellement, les autorités affirment vouloir organiser des élections. Mais dans les faits, chaque aggravation de la crise sécuritaire sert désormais à repousser davantage les échéances.
Le 11 mai 2026, Reuters rapportait qu’Alix Didier Fils-Aimé avait lui-même reconnu que la violence actuelle rendait impossibles les élections prévues en août.
Cette déclaration confirme ce que beaucoup redoutaient déjà : l’absence totale de conditions concrètes pour un retour à l’ordre constitutionnel. Depuis des années, les transitions politiques en Haïti se prolongent au nom de « circonstances exceptionnelles ». Pourtant, à mesure que les élections sont reportées, la crise de légitimité de l’État s’aggrave. Le pouvoir promet des élections futures, mais gouverne dans une transition permanente.
Quand la prière devient une stratégie politique
Personne ne peut reprocher à un dirigeant d’avoir une foi religieuse. Mais lorsqu’un gouvernement incapable d’assurer la sécurité, d’organiser des élections ou d’améliorer les conditions de vie de la population met en scène la spiritualité, cette posture cesse d’être innocente politiquement.
La participation du Premier ministre à cette messe apparaît alors comme une forme de déplacement symbolique : faute de résultats concrets, le pouvoir cherche refuge dans le registre moral et religieux.
On ne parle plus de bilan, mais de « paix », de « réconciliation », de « prières » et d’« espérance ». Comme si la crise haïtienne relevait désormais du miracle plus que de la gouvernance publique.
Prier ne remplacera jamais l’action publique
La paix en Haïti ne viendra pas des cérémonies au Vatican ni des communiqués diplomatiques soigneusement rédigés. Elle dépendra : du rétablissement réel de l’autorité de l’État ; d’une politique de sécurité cohérente ; d’élections crédibles ; de la lutte contre la corruption ; et d’une réponse sociale sérieuse à la pauvreté massive.
Or aujourd’hui, le contraste devient saisissant entre les discours du pouvoir et la réalité du pays. Pendant que les autorités prient pour Haïti à Rome, des millions d’Haïtiens continuent de vivre sous la menace des gangs, de la faim et de l’effondrement institutionnel.
Et plus le gouvernement multiplie les symboles religieux pour parler de paix, plus grandit l’impression d’un pouvoir incapable de produire autre chose que des mots.

