
Elle a longtemps occupé le devant de la scène gouvernementale. Aujourd’hui, elle a disparu du débat public. Et avec elle, une série de questions que ni la justice ni l’État haïtien ne semblent pressés de traiter.
Stéphanie Balmir Villedrouin, figure du gouvernement de l’ancien président Michel Martelly, a dirigé le ministère du Tourisme dans un contexte présenté à l’époque comme celui de la “modernisation” et de la “relance” de l’image du pays. Elle est notamment associée au programme de développement touristique de l’Île-à-Vache, projet phare du quinquennat Martelly.
Mais derrière les discours de promotion, plusieurs rapports institutionnels ont relevé des pratiques administratives problématiques, aujourd’hui au cœur des controverses toujours ouvertes du scandale PetroCaribe.
PetroCaribe : un système devenu symbole de prédation publique
Le scandale Affaire PetroCaribe reste l’un des plus vastes dossiers de gestion opaque de fonds publics en Haïti.
Mis en place dans le cadre d’un accord pétrolier avec le Venezuela, ce mécanisme devait permettre à l’État haïtien de financer des projets de développement à crédit préférentiel. Mais au fil des années, il est devenu le symbole d’une gestion massive de fonds publics sans contrôle effectif.
Selon les estimations reprises par plusieurs rapports parlementaires et institutions de contrôle, ce sont plusieurs milliards de dollars américains qui auraient été mal utilisés, détournés ou dépensés sans traçabilité suffisante.
Le dossier a donné lieu à plusieurs enquêtes, dont celles de la Commission spéciale du Sénat et de la Cour supérieure des comptes.
Le rapport 3 de la Cour des comptes : des irrégularités documentées
Le troisième rapport de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA), remis en mai 2020 au président du Sénat de l’époque Pierre François Sildor, est particulièrement volumineux : 1 067 pages.
Il couvre une part importante des dépenses engagées dans le cadre des fonds PetroCaribe, analysant environ 36,3 % des montants votés par résolution, contre 25 % initialement attendus dans les précédentes phases d’enquête.
Ce rapport met en lumière de nombreuses irrégularités ayant causé un préjudice significatif à l’administration publique.
Parmi les pratiques relevées figure la passation illégale de marchés publics, définie par la législation haïtienne comme toute attribution de contrat en violation des règles en vigueur, notamment selon l’article 5.12 de la loi du 10 mai 2013.
Le texte précise qu’il y a infraction notamment en cas de : fractionnement de marchés pour contourner les seuils légaux ; clauses techniques orientées vers un fournisseur spécifique ; recours abusif à des procédures d’urgence ; sous-évaluation volontaire des coûts ; ou encore modification des contrats après attribution.
Le cas Villedrouin dans le rapport
Dans ce cadre, l’ancienne ministre du Tourisme Stéphanie Balmir Villedrouin est mentionnée pour sa gestion de contrats liés au projet de développement de l’Île-à-Vache.
Selon le rapport, elle aurait signé trente contrats de services et de travaux ainsi que cinq protocoles d’accord, pour un montant total estimé à 337 443 612,72 gourdes, en lien avec ce projet stratégique.
La CSC/CA estime que ces opérations ont été marquées par des pratiques de fractionnement de marchés, une technique permettant de contourner les règles de passation des marchés publics.
Elle aurait agi conjointement avec d’autres responsables administratifs, dont des comptables publics relevant du ministère de l’Économie et des Finances, dans la gestion de ces dossiers.
Des accusations qui s’ajoutent à d’autres enquêtes
Au-delà du rapport de la Cour des comptes, le nom de Stéphanie Villedrouin apparaît également dans des travaux d’enquête parlementaires liés au PetroCaribe.
Le rapport d’approfondissement de la commission Éthique et Anticorruption du Sénat (2017), présidée par le sénateur Evalière Beauplan, évoque des accusations plus larges visant plusieurs anciens responsables publics, dont : forfaiture, concussion, détournement de fonds publics, soustraction de deniers publics.
Ces éléments n’ont toutefois pas débouché sur des décisions judiciaires définitives à ce jour, alimentant un climat d’impunité dénoncé régulièrement dans le débat public haïtien.
Une disparition politique sans explication
Depuis ces différentes révélations, l’ancienne ministre s’est largement effacée de la scène politique nationale. Aucun retour majeur dans l’espace public, aucune clarification institutionnelle d’ampleur, et surtout aucune suite judiciaire visible sur les dossiers les plus sensibles.
Cette absence nourrit une question persistante : comment une figure centrale de la gestion de programmes publics majeurs peut-elle disparaître du débat sans que les institutions chargées de la reddition de comptes ne produisent de résultats tangibles ?
Une justice suspendue, une mémoire politique fragmentée
Le cas Villedrouin illustre un phénomène plus large : celui d’une justice haïtienne incapable de transformer les rapports d’audit en procédures judiciaires effectives.
Les rapports existent. Les audits sont publics. Les accusations sont documentées. Mais la chaîne de responsabilité se brise systématiquement avant toute décision contraignante.
Dans le même temps, le scandale PetroCaribe continue de symboliser une fracture profonde entre la population et ses institutions : celle d’un État perçu comme incapable de juger ses propres élites.
Conclusion : l’impunité comme continuité de l’État
Poser la question “où est passée Stéphanie Villedrouin ?” ne relève pas seulement de la curiosité politique. C’est interroger la capacité même de l’État haïtien à traiter ses propres affaires de corruption.
Car au-delà des personnes, c’est un système qui apparaît : celui d’une gouvernance où les rapports s’accumulent, mais où les conséquences n’arrivent jamais.
Et dans cet écart entre le document et la justice, entre l’enquête et la sanction, s’installe une certitude politique de plus en plus lourde : en Haïti, les scandales passent, les institutions restent silencieuses, et les responsabilités disparaissent dans le temps.

