Un média indépendant et engagé
Un média indépendant et engagé
AccueilPolitiqueDavid Coles à la tête de l’ADIH : les patrons rétrogrades de...

David Coles à la tête de l’ADIH : les patrons rétrogrades de l’industrie se réorganisent

Publié le

spot_img

Derrière le renouvellement du Conseil d’administration de l’Association des Industries d’Haïti, c’est tout un modèle économique qui revient au centre du débat : celui d’une bourgeoisie patronale habituée à peser sur l’État, à défendre ses intérêts et à maintenir un pays dans une économie de bas salaires, pendant que la crise sécuritaire dévore la population.

L’Association des Industries d’Haïti a renouvelé son Conseil d’administration pour la période 2026-2028. À l’issue de son assemblée générale ordinaire tenue le 24 juin 2026 à Pétion-Ville, David Coles a été élu président de l’organisation patronale. Il sera secondé par trois vice-présidents : John Batroni pour la production nationale, Martin Molère pour l’agro-industrie et Nathalie Hermantin pour le textile. Mikaelle William occupe le poste de trésorière, Stephan Saint Rémy celui de secrétaire, tandis que onze conseillers complètent la nouvelle équipe dirigeante.

Présentée comme une simple actualité institutionnelle, cette élection mérite pourtant une lecture politique. Car l’ADIH n’est pas une association ordinaire. Fondée en 1980, elle se définit elle-même comme l’une des associations patronales les plus dynamiques du pays, regroupant environ une centaine de membres dans l’industrie légère, l’industrie lourde, l’agro-industrie et les services.

Sur son propre site, l’organisation affirme que ses membres fournissent des emplois à plus de 60 000 Haïtiens et contribuent significativement au produit intérieur brut national.

Mais derrière ce vocabulaire de “développement”, “production nationale” et “création d’emplois”, une autre réalité sociale apparaît : celle d’un patronat industriel qui, depuis des décennies, défend un modèle économique fondé sur la faiblesse des salaires, les privilèges fiscaux, la sous-traitance, l’exportation à bas coût et une influence constante sur les décisions publiques. Ce modèle n’a pas sorti Haïti de la pauvreté. Il a plutôt contribué à l’enfermer dans une économie dépendante, inégalitaire et vulnérable.

Une bourgeoisie économique au cœur des contradictions nationales

Il serait trop simple de présenter le renouvellement du Conseil de l’ADIH comme une opération administrative sans portée politique. Dans un pays où l’État est affaibli, où les institutions sont fragilisées et où les gangs contrôlent une grande partie du territoire, les organisations patronales ne sont pas de simples observatrices. Elles représentent des intérêts puissants. Elles pèsent sur les choix économiques. Elles défendent une vision du pays : celle d’une économie ouverte aux investisseurs, mais rarement protectrice pour les travailleurs.

Le cas du secteur textile est particulièrement révélateur. Le textile demeure l’une des dernières grandes industries formelles du pays et l’un des principaux employeurs privés. Pourtant, en mai 2026, des ouvriers du nord-est d’Haïti ont poursuivi une grève après avoir rejeté une hausse jugée insuffisante du salaire minimum. Ils réclamaient 3 000 gourdes par jour, soit environ 23 dollars, tandis que l’augmentation gouvernementale portait le salaire journalier à environ 7,70 dollars.

Les travailleurs affirmaient que cette somme ne couvrait plus leurs besoins essentiels face à la hausse du coût de la vie.

Ce conflit dit beaucoup du modèle défendu par les secteurs industriels dominants : produire pour l’exportation, maintenir des coûts bas, invoquer la compétitivité dès qu’une revendication salariale émerge, et présenter les travailleurs comme une variable d’ajustement. Les propriétaires d’usines et groupements d’entreprises soutiennent que des salaires plus élevés pourraient fragiliser un secteur déjà confronté à l’insécurité, aux perturbations logistiques et à la concurrence régionale.

Mais du côté ouvrier, la réalité est plus brutale : les salaires n’ont pas suivi l’inflation, le coût des transports explose, les produits de base deviennent inaccessibles et le travail ne garantit plus une vie digne.

C’est là que se situe le cœur de la critique de gauche : l’industrie haïtienne ne peut pas se présenter comme moteur du développement tout en construisant sa rentabilité sur la compression permanente des salaires. Un pays ne se développe pas durablement en transformant ses ouvriers en travailleurs pauvres.

Les élites économiques et la crise des gangs : un soupçon devenu affaire internationale

La question est encore plus grave lorsqu’on replace le patronat haïtien dans le contexte de la crise sécuritaire. Depuis plusieurs années, des voix haïtiennes et internationales dénoncent les liens entre secteurs de l’élite politique, secteurs de l’élite économique et groupes armés. Le Canada a notamment affirmé en juin 2024 que les gangs criminels en Haïti opèrent souvent avec la protection des élites politiques et économiques. Selon Ottawa, ces gangs tuent, blessent, commettent des violences sexuelles, étendent leur contrôle territorial et terrorisent la population.

Plus tôt, le Canada avait également sanctionné trois membres très en vue de l’élite économique haïtienne — Gilbert Bigio, Reynold Deeb et Sherif Abdallah — estimant avoir des raisons de croire qu’ils utilisaient leur statut pour protéger et permettre les activités illégales de gangs armés, notamment par le blanchiment d’argent et d’autres actes de corruption. Le communiqué canadien indiquait que ces personnes devaient cesser de fournir des fonds et des armes aux bandes criminelles en Haïti.

L’ONU elle-même a souligné l’existence d’une relation problématique entre certains secteurs économiques et politiques et les gangs. Lors du renouvellement du régime de sanctions sur Haïti en octobre 2025, le représentant du Panama a déclaré devant le Conseil de sécurité qu’il existe une « relation symbiotique » entre certains secteurs des élites économiques et politiques et les gangs.

Le même texte souligne que des acteurs continuent d’échapper à la reddition de comptes, alors que les gangs restent approvisionnés en armes lourdes et en munitions venant de l’étranger.

Ces éléments ne permettent pas d’affirmer que tous les industriels, ni que l’ADIH comme institution, financent les gangs. Mais ils imposent une question politique incontournable : comment une organisation patronale prétendant représenter le développement national peut-elle ignorer le rôle documenté de certaines élites économiques dans l’alimentation de la crise ?

Comment parler de production, d’investissement et de croissance sans exiger publiquement la transparence sur les circuits de financement, les importations, les ports, les armes, la corruption et les complicités économiques ?

Une classe dominante qui réclame l’ordre, mais refuse la justice sociale

Le discours patronal haïtien réclame souvent la stabilité, la sécurité, la protection des entreprises et le retour à l’ordre. Mais quel ordre ? Un ordre dans lequel les ouvriers gagnent moins que le coût réel de leur survie ? Un ordre dans lequel les zones industrielles exportent pendant que les quartiers populaires sont abandonnés ? Un ordre où l’État protège les investissements mais peine à protéger les citoyens ?

L’ADIH met en avant le poids de ses membres dans l’emploi et le PIB. Mais l’emploi ne suffit pas à faire développement si cet emploi maintient les travailleurs dans la précarité. L’économie ne peut pas être mesurée seulement par la production, les exportations et les marges patronales. Elle doit être jugée à partir de la dignité des travailleurs, de la redistribution, des droits sociaux, de la souveraineté productive et de la capacité du pays à répondre aux besoins de sa population.

Or, le modèle économique défendu par une partie de la bourgeoisie industrielle haïtienne a historiquement privilégié l’insertion subordonnée d’Haïti dans les chaînes de valeur mondiales : main-d’œuvre bon marché, exonérations, dépendance aux marchés extérieurs, faibles protections sociales.

Better Work Haiti rappelle que le programme haïtien dans l’habillement a été établi en 2009 dans le cadre de la loi américaine HOPE II, qui accorde un accès préférentiel au marché américain pour les vêtements et certains biens produits en Haïti.

Mais cette logique pose une question fondamentale : Haïti doit-elle rester un atelier à bas coût pour les marchés étrangers, ou construire une économie souveraine, tournée vers les besoins de son peuple ? À gauche, la réponse est claire : le développement ne peut pas être confisqué par une minorité industrielle qui parle au nom de la nation tout en refusant de rompre avec les structures d’exploitation.

Le nouveau Conseil de l’ADIH face à une exigence : rendre des comptes

Le nouveau Conseil d’administration de l’ADIH arrive donc à un moment critique. Le pays est ravagé par les gangs, les travailleurs réclament des salaires dignes, les institutions sont fragilisées, les sanctions internationales pointent le rôle de certaines élites économiques, et la population ne croit plus aux discours creux sur la “relance” et la “stabilité”.

Si l’ADIH veut être autre chose qu’un syndicat de patrons défendant les privilèges industriels, elle doit répondre à des questions simples : quelle position prend-elle sur les sanctions visant des membres de l’élite économique ? Soutient-elle une enquête indépendante sur les circuits de financement des gangs ? Défend-elle réellement une hausse des salaires permettant aux ouvriers de vivre dignement ? Accepte-t-elle de rompre avec le modèle de sous-traitance à bas coût ? Est-elle prête à soutenir une politique industrielle nationale au service du peuple, et non seulement des exportateurs ?

Pour l’instant, le renouvellement de son Conseil d’administration ressemble moins à une rupture qu’à une continuité. Une continuité patronale. Une continuité de classe. Une continuité d’un pouvoir économique qui parle de développement, mais qui a trop souvent accompagné les gouvernements et les systèmes qui ont maintenu le peuple haïtien dans la pauvreté, la dépendance et l’insécurité.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui préside l’ADIH. La vraie question est de savoir au service de qui travaille cette industrie : au service du peuple haïtien, ou au service d’une minorité qui a toujours su survivre aux crises pendant que le pays, lui, s’effondre ?

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

DERNIERS ARTICLES

Élections en Haïti : une coalition de partis accuse Fils-Aimé de « fausser la réalité » des consultations sur le décret électoral

Des forces politiques et sociales contestent la version officielle du pouvoir À quelques jours de...

Malgré la soumission de Fils-Aimé à Washington, 350 000 Haïtiens risquent la déportation par les États-Unis

Il y a des fidélités qui ne protègent personne. Celle du pouvoir haïtien actuel...

La CAS à Delmas 33, une opération de charité sans politique sociale durable

La Caisse d’assistance sociale (CAS) a organisé, à Delmas 33, une journée d’assistance en...

Malgré l’échec sécuritaire, Didier Fils-Aimé demande le maintien de la Force de répression des gangs à l’OEA

À Panama City, du 22 au 24 juin 2026, Haïti a plaidé devant l’Organisation...

Sandra Paulémon à l’ONU : la politique du spectacle pendant qu’Haïti s’enfonce

Sous couvert de “consolidation de la paix”, le gouvernement multiplie les voyages officiels, les...

Cinq nouvelles bases construites par UE-OEA pour la PNH : quand Fils-Aimé applaudit sa propre dépendance

Sous couvert d’appui sécuritaire, l’initiative UE-OEA révèle une fois de plus l’effacement de l’État...

À lire aussi

Élections en Haïti : une coalition de partis accuse Fils-Aimé de « fausser la réalité » des consultations sur le décret électoral

Des forces politiques et sociales contestent la version officielle du pouvoir À quelques jours de...

Malgré la soumission de Fils-Aimé à Washington, 350 000 Haïtiens risquent la déportation par les États-Unis

Il y a des fidélités qui ne protègent personne. Celle du pouvoir haïtien actuel...

La CAS à Delmas 33, une opération de charité sans politique sociale durable

La Caisse d’assistance sociale (CAS) a organisé, à Delmas 33, une journée d’assistance en...