
Sous couvert d’appui sécuritaire, l’initiative UE-OEA révèle une fois de plus l’effacement de l’État haïtien face aux agendas internationaux
Le gouvernement haïtien a salué, le 22 juin 2026, le lancement d’une initiative conjointe de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains visant la construction de cinq bases opérationnelles avancées pour la Police nationale d’Haïti. Présenté par la Primature comme un « appui stratégique majeur » dans la lutte contre les gangs armés et le rétablissement de la sécurité, ce projet est officiellement destiné à renforcer les capacités opérationnelles de la PNH.
Mais derrière les mots soigneusement choisis de la communication gouvernementale se cache une réalité beaucoup moins glorieuse : Haïti continue de confier à des acteurs étrangers une partie essentielle de sa souveraineté, celle qui touche à la sécurité nationale.
Cette initiative prévoit la construction de cinq bases opérationnelles avancées destinées à améliorer la présence policière dans les zones les plus touchées par l’insécurité, notamment à Port-au-Prince et dans le département de l’Ouest. Selon les informations publiées autour du projet, le financement est estimé à environ 10 millions d’euros et doit permettre la mise en place d’infrastructures sécuritaires pour la PNH, avec un calendrier de travaux annoncé sur plusieurs mois. À première vue, l’annonce pourrait sembler positive dans un pays où les gangs armés imposent leur loi à une grande partie de la population. Mais la question centrale demeure : comment un gouvernement peut-il se féliciter publiquement du fait que des institutions étrangères viennent construire les outils de base de sa propre sécurité intérieure ?
Une coopération qui ressemble de plus en plus à une tutelle
Le discours officiel parle de partenariat, d’appui, de solidarité internationale. Pourtant, dans les faits, cette initiative confirme surtout l’incapacité chronique de l’État haïtien à définir, financer et exécuter lui-même une politique sécuritaire cohérente. L’OEA et l’Union européenne ne se contentent pas ici d’apporter un soutien technique : elles deviennent des actrices directes de la structuration du dispositif sécuritaire haïtien, à travers le financement et l’installation d’infrastructures stratégiques. Quand des puissances ou organisations extérieures décident, financent et orientent des projets aussi sensibles que les bases opérationnelles d’une police nationale, la frontière entre coopération et ingérence devient dangereusement mince.
Depuis des années, la communauté internationale répète qu’elle agit pour aider Haïti à restaurer son autorité. Mais cette autorité peut-elle réellement être restaurée par ceux-là mêmes qui contribuent à la conditionner ? Un article d’analyse publié par Le Nouvelliste soulignait déjà que, sous couvert d’appui technique, de transition démocratique ou de stabilisation sécuritaire, des diplomates et partenaires étrangers franchissent souvent la ligne de la coopération pour empiéter sur la souveraineté nationale.
Le cas présent s’inscrit exactement dans cette logique : Haïti est invité à remercier, applaudir et légitimer une prise en charge extérieure de responsabilités qui devraient relever de l’État haïtien lui-même.
Des décennies d’aide internationale, pour quels résultats ?
Le plus inquiétant n’est pas seulement l’existence de ce nouveau projet. C’est l’absence de bilan sérieux sur les précédents. Haïti a déjà été le terrain d’innombrables programmes internationaux : réforme de la police, stabilisation, reconstruction, gouvernance, élections, sécurité, justice, développement institutionnel. Pourtant, malgré des décennies d’aide, la situation du pays reste marquée par l’effondrement de l’État, la pauvreté, l’insécurité et la dépendance. Selon UNU-WIDER, Haïti a reçu plus de 20 milliards de dollars d’aide à la reconstruction et au développement sur environ soixante ans, sans que cette aide ne parvienne à transformer durablement le pays ni à résoudre ses faiblesses structurelles.
Ce constat devrait suffire à imposer la prudence. Or, au lieu d’interroger l’efficacité de cette nouvelle initiative, le gouvernement choisit de s’en féliciter comme s’il s’agissait d’une victoire nationale. C’est là que le scandale politique commence. Car un projet financé de l’extérieur, pensé dans une logique d’urgence et présenté comme solution à une crise profonde, ne peut pas être célébré comme un succès d’État.
Il est au contraire le symptôme d’un État qui ne parvient plus à assumer ses missions fondamentales.
La mémoire courte du pouvoir face aux échecs internationaux
L’histoire récente d’Haïti impose pourtant de regarder toute intervention internationale avec méfiance. La MINUSTAH, longtemps présentée comme une mission de stabilisation, a laissé dans la mémoire collective haïtienne un héritage lourd, notamment en raison de l’épidémie de choléra introduite après 2010 et qui a causé plus de 10 000 morts, selon des analyses consacrées à l’héritage problématique de l’ONU en Haïti.
Cette tragédie a durablement nourri la défiance d’une partie de la population envers les interventions étrangères, souvent annoncées au nom de la paix mais rarement accompagnées d’une véritable reddition de comptes.
Aujourd’hui encore, malgré les dispositifs internationaux successifs, la situation sécuritaire reste dramatique. Human Rights Watch indique que les groupes criminels ont consolidé leur contrôle sur la majorité de la capitale et de sa zone métropolitaine, tout en étendant leur influence dans plusieurs départements ; l’organisation évoque aussi des déplacements massifs de population et une crise humanitaire aggravée. Ce constat pose une question brutale : si les missions, financements, appuis techniques et partenariats internationaux ont réellement été efficaces, pourquoi Haïti se retrouve-t-elle encore dans une telle situation ?
Construire des bases ne construit pas un État
Le gouvernement veut faire croire que cinq bases opérationnelles avancées peuvent constituer un tournant. Mais une base policière, aussi équipée soit-elle, ne remplace ni une stratégie nationale de sécurité, ni une justice fonctionnelle, ni une chaîne de commandement crédible, ni un État respecté par ses citoyens. Chatham House, dans une feuille de route publiée en 2026 sur la réforme de la sécurité et de la gouvernance en Haïti, insiste sur la nécessité d’une vision stratégique nationale, d’une clarification des mandats des institutions sécuritaires, d’une professionnalisation du personnel et d’une réforme de la justice.
Autrement dit, le problème haïtien ne se limite pas à un déficit de bâtiments ou d’équipements : il s’agit d’une crise profonde de gouvernance, de légitimité et d’autorité publique.
Or, les projets internationaux privilégient trop souvent le visible : des bâtiments, des véhicules, des équipements, des cérémonies, des photos officielles. Ils produisent des symboles de soutien, mais rarement des transformations durables. Haïti connaît trop bien cette mécanique : on inaugure, on promet, on remercie, puis le pays retombe dans la même spirale de violence, d’impunité et de dépendance.
Un gouvernement qui confond humiliation et victoire diplomatique
Le plus honteux, dans cette séquence, n’est donc pas seulement que l’Union européenne et l’OEA financent de nouvelles bases pour la PNH. Le plus honteux est que le gouvernement haïtien s’en félicite publiquement comme s’il s’agissait d’un acte de souveraineté. En réalité, cette communication ressemble davantage à un aveu d’impuissance : l’État haïtien reconnaît qu’il ne peut ni protéger sa population, ni financer seul ses infrastructures sécuritaires, ni mettre en œuvre une politique autonome de lutte contre les gangs.
Un gouvernement digne de ce nom devrait remercier ses partenaires avec prudence, mais surtout expliquer comment il compte reprendre la maîtrise de sa sécurité nationale. Il devrait présenter une stratégie haïtienne, financée par des ressources nationales, contrôlée par des institutions nationales et évaluée devant la population haïtienne. À la place, il se contente d’applaudir une initiative extérieure, comme si la dépendance pouvait être transformée en réussite par la magie d’un communiqué officiel.
La sécurité ne peut pas être importée
Personne ne peut nier l’urgence sécuritaire. Les policiers haïtiens ont besoin de moyens, les citoyens ont besoin de protection, les territoires abandonnés doivent être reconquis. Mais la sécurité durable ne peut pas être importée sous forme de projets internationaux successifs. Elle ne peut pas dépendre éternellement de financements extérieurs, de partenaires étrangers ou de programmes conçus hors du contrôle démocratique réel de la population haïtienne.
Tant que les gouvernements haïtiens continueront à célébrer la dépendance comme une victoire diplomatique, le pays restera prisonnier d’un cycle humiliant : crise, appel à l’étranger, financement international, promesse de stabilisation, échec, nouvelle crise.
L’initiative UE-OEA sur les cinq bases avancées pour la PNH s’inscrit malheureusement dans cette continuité. Elle peut produire des infrastructures. Elle ne produira pas, à elle seule, un État.
Conclusion : cinq bases, une même dépendance
Ce projet est donc moins une victoire qu’un révélateur. Il révèle un État incapable de se reconstruire par lui-même. Il révèle une classe dirigeante qui transforme chaque béquille internationale en trophée politique. Il révèle enfin une communauté internationale qui continue d’intervenir dans les secteurs les plus sensibles d’Haïti sans que les leçons des échecs passés soient pleinement tirées.
La construction de cinq bases pour la PNH ne saurait être présentée comme une solution historique. Elle devrait plutôt ouvrir un débat national sur la souveraineté, la dépendance et l’échec répété des politiques sécuritaires importées. Car un pays ne se relève pas en applaudissant sa mise sous assistance. Il se relève lorsqu’il retrouve la capacité de penser, financer et diriger lui-même son avenir.

