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« Ayiti nan Mondyal » : derrière les télévisions distribuées par Fils-Aimé, l’ombre d’un scandale de corruption à plus de 3 millions de dollars ?

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Des membres du gouvernement et des collectivités territoriales à la cérémonie de lancement de distribution de téléviseurs.

Le mercredi 3 juin, à la Villa d’Accueil, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a présidé la cérémonie officielle de remise des kits audiovisuels baptisés « Ayiti nan Mondyal » aux collectivités territoriales. Selon les informations publiées autour de cette initiative, ces kits doivent être distribués aux 571 sections communales et aux 147 communes du pays, afin de permettre à la population de suivre les matchs de la sélection nationale haïtienne lors de la Coupe du monde 2026, organisée du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique.

Le dispositif annoncé comprend notamment un téléviseur, une génératrice, un kit de connexion internet, un mois d’abonnement internet prépayé, un quota de carburant et un support USB contenant des messages de sensibilisation et de service public.

Seize places publiques doivent également être équipées d’écrans géants dans plusieurs villes dites stratégiques, dont Port-au-Prince, Cap-Haïtien, Jacmel, Les Cayes, Jérémie, Hinche, Saint-Marc, Ouanaminthe et Gonaïves.

Un gouvernement qui trouve de l’argent pour des écrans, mais pas pour sauver les services publics

La qualification d’Haïti à une Coupe du monde est évidemment un événement historique. Personne ne peut contester la joie populaire que peut susciter la sélection nationale. Mais dans un pays où des hôpitaux ne fonctionnent plus normalement, où des écoles ferment, où des familles fuient les violences armées, où des citoyens vivent dans des camps de déplacés, le choix politique du gouvernement interroge.

Faut-il vraiment faire de l’achat massif de téléviseurs, de génératrices et de kits internet une priorité nationale ? À gauche, la question est simple : l’argent public doit d’abord servir à protéger, nourrir, soigner, éduquer et loger la population.

Le football peut rassembler, mais il ne peut pas masquer l’effondrement des services essentiels.

Premier calcul : une facture qui pourrait dépasser 3,3 millions de dollars pour les communes et sections communales

À partir des montants avancés pour chaque équipement, le calcul donne une idée de l’ampleur financière du programme.

Hypothèse de coût par kit :

Le programme concerne officiellement 571 sections communales + 147 communes, soit 718 collectivités. Sur cette base, le coût total minimal serait donc : 718 × 2 150 $ = 1 543 700 $ US. Et le coût total maximal serait : 718 × 4 650 $ = 3 338 700 $ US.

Autrement dit, rien que pour les téléviseurs, génératrices, kits internet et carburant destinés aux communes et sections communales, la facture pourrait se situer entre 1,54 million et 3,34 millions de dollars américains.

Dans le détail, pour les 718 collectivités, cela représenterait :

Ces montants ne prennent pas en compte les frais de transport, de stockage, d’installation, de distribution, de sécurité, de maintenance, de communication, ni les éventuels coûts administratifs. Ils ne prennent pas non plus en compte le prix réel des écrans géants annoncés pour les seize places publiques.

Deuxième calcul : avec les 16 places publiques, la facture grimpe encore

Si l’on applique, à titre indicatif, le même coût de base aux 16 places publiques annoncées, le nombre total de sites passerait de 718 à 734. Dans ce scénario, le coût minimal deviendrait : 734 × 2 150 $ = 1 578 100 $ US. Et le coût maximal deviendrait : 734 × 4 650 $ = 3 413 100 $ US.

Mais cette estimation reste probablement inférieure à la réalité si les places publiques sont équipées non pas de simples téléviseurs, mais d’écrans géants, dont le coût peut être bien supérieur à celui d’un téléviseur classique. Le communiqué évoque précisément des écrans géants pour ces places publiques, sans préciser leur prix, leur taille, leur fournisseur ni les modalités d’achat.

La grande question : qui a obtenu le marché ?

C’est ici que le dossier devient politiquement sensible. Le gouvernement annonce des kits. Il célèbre une promesse tenue. Il parle de mobilisation populaire. Mais il ne répond pas aux questions essentielles :

Quelle firme a obtenu le marché ? Quel magasin a fourni les téléviseurs ? Qui a vendu les génératrices ? Qui fournit les kits de connexion internet ? Qui livre le carburant ? Y a-t-il eu un appel d’offres public ? Combien de fournisseurs ont été consultés ? Les prix unitaires ont-ils été publiés ? La Cour supérieure des comptes peut-elle vérifier le contrat ? Le Parlement étant absent, qui contrôle réellement cette dépense ?

Dans un État normal, une dépense publique de cette ampleur devrait être accompagnée d’informations précises : cahier des charges, appel d’offres, adjudication, noms des entreprises bénéficiaires, prix unitaires, délais de livraison, garanties, modalités de paiement. Ici, rien de tout cela n’apparaît clairement dans la communication publique disponible de Fils-Aimé.

La corruption qui peut se cacher derrière le programme « Ayiti nan Mondyal » ne surgit pas dans le vide : elle s’inscrit dans une longue histoire haïtienne de marchés publics opaques, de surfacturations et de fonds publics dilapidés.

Le scandale PetroCaribe reste le symbole le plus lourd de cette dérive : les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif avaient relevé des paiements de factures non justifiées, des dépenses sans contrat, des déficiences dans le choix des fournisseurs, au ministère de l’Agriculture, et l’octroi de 15 contrats de gré à gré ainsi qu’une non-optimisation de plus de 4 millions de dollars.

Dans le dossier des kits scolaires, l’ancien ministre Roosevelt Bellevue avait lui-même évoqué un scandale de surfacturation au ministère des Affaires sociales, affirmant que des firmes liées à des proches du pouvoir auraient empoché de l’argent alors qu’aucun kit n’aurait été livré.

Plus récemment encore, l’attribution d’un marché de restauration de la Police nationale d’Haïti a été contestée après le dépôt de 66 propositions, l’attribution à 11 entreprises et la contestation de 8 lots représentant 72 % du marché en volume et 76 % en valeur, sur fond de soupçons de collusion, de népotisme et de manque de transparence.

Le football ne doit pas devenir un écran de fumée

Le gouvernement présente cette initiative comme une manière de renforcer l’unité nationale autour de la sélection haïtienne. Le Premier ministre a aussi profité de cette activité pour réaffirmer l’engagement de l’État à renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti, en vue de créer un climat sécuritaire favorable aux prochaines élections.

Mais cette communication mélange deux registres : la ferveur sportive et la justification politique. En célébrant les Grenadiers, le pouvoir tente aussi de redorer son image. En distribuant des équipements aux collectivités, il se présente comme proche du peuple.

Pourtant, la vraie proximité avec le peuple ne se mesure pas au nombre de téléviseurs livrés, mais à la capacité de l’État à garantir la sécurité, l’accès aux soins, l’école, l’eau, la justice et les élections.

Une initiative populaire ou une opération clientéliste ?

La distribution de matériel aux collectivités territoriales peut être utile si elle répond à un besoin réel, si elle est équitable, si elle est contrôlée et si elle s’inscrit dans une politique publique durable. Mais lorsqu’elle se déroule dans un contexte de crise, sans transparence complète sur les coûts et les fournisseurs, elle peut aussi ressembler à une opération clientéliste.

Avec plus de 1,5 à 3,4 millions de dollars américains potentiellement mobilisés selon les hypothèses de calcul, l’État aurait pu financer des interventions urgentes dans des écoles, soutenir des hôpitaux en difficulté, renforcer des commissariats, appuyer des familles déplacées ou améliorer l’accès à l’eau potable dans certaines zones vulnérables.

La question n’est donc pas de savoir si les Haïtiens ont le droit de regarder leur équipe nationale. Évidemment qu’ils en ont le droit. La vraie question est celle-ci :

un gouvernement de transition, contesté et incapable d’organiser des élections, peut-il engager des millions de dollars dans une opération audiovisuelle sans rendre des comptes ligne par ligne ?

Conclusion : que le gouvernement publie les factures

L’initiative « Ayiti nan Mondyal » aurait pu être un beau moment de rassemblement national. Elle risque désormais de devenir un dossier embarrassant pour le gouvernement Fils-Aimé. Car dans une démocratie, même fragile, l’enthousiasme sportif ne dispense pas de la transparence financière.

Si le Premier ministre veut convaincre qu’il ne s’agit pas d’une opération opaque et de corruption, il doit publier les contrats, les prix, les fournisseurs et les procédures d’achat. Il doit dire clairement si un appel d’offres a été organisé. Il doit permettre à la société civile, aux journalistes, aux organes de contrôle et aux citoyens de vérifier chaque dollar dépensé.

Haïti peut soutenir ses Grenadiers. Mais Haïti a aussi le droit de savoir qui vend les téléviseurs, à quel prix, avec quel contrat, et au bénéfice de qui.

Marie Décius
Marie Décius
Marie Décius est journaliste indépendante basée à Port‑au‑Prince. Elle couvre principalement l’éducation, les droits sociaux et les enjeux politiques en Haïti, avec un regard engagé et proche du terrain.

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