
Crédit photo : PNCS
Le 26 février 2026, à Port-au-Prince, sous les flashs et les discours convenus, le Programme National de Cantines Scolaires installe officiellement Luckson Philemond comme nouveau coordonnateur général. Sourires, remerciements aux autorités, louanges pour l’avenir. Mais quand on quitte la salle et qu’on traverse les rues, le contraste est saisissant : dans de nombreuses écoles publiques, les enfants continuent d’arriver le ventre vide.
Dans plusieurs établissements de la capitale et des régions alentours, des enseignants racontent la même réalité : « Ici, nous n’avons jamais vu de plats chauds servis par le PNCS ». Une institutrice rapporte que « beaucoup d’enfants restent sans petit-déjeuner et s’endorment parfois en classe ». Et un élève de 10 ans, sans détour, explique : « Quand il n’y a rien à la maison, je viens à l’école et je passe la journée sans rien manger », une phrase simple, presque banale dans sa bouche, mais qui résume à elle seule l’échec d’un système censé garantir au moins un repas aux enfants les plus vulnérables.. Ces témoignages se répètent, et aucun rapport public récent ne vient les contredire.
Nourrir, oui… mais nourrir comment ?
La faim des écoliers n’est pas une abstraction : elle s’inscrit dans une crise alimentaire profonde en Haïti. Selon UNICEF, plus de 2,85 millions d’enfants, soit un quart de la population enfantine, font face à des niveaux persistants d’insécurité alimentaire élevée à travers le pays. Plus d’un million d’enfants sont confrontés à des niveaux critiques de manque de nourriture.
La situation nutritionnelle est tout aussi alarmante : des enquêtes récentes montrent que plus de 115 600 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère en 2023, contre 87 500 en 2022, soit une progression rapide de ce que l’on appelle la « wasting ».
On sait aussi que près d’un enfant sur quatre souffre de malnutrition chronique (un retard de croissance dû à une alimentation insuffisante ou inadéquate), particulièrement visible dans certains quartiers de Port-au-Prince comme Cité Soleil.
Ces chiffres révèlent une réalité que le PNCS devrait attaquer de front : la faim, la mauvaise qualité alimentaire, l’accès limité à une nourriture saine et l’absence d’une politique publique claire en matière de nutrition infantile.
Pourtant, aucune stratégie officielle de nutrition scolaire n’est rendue publique, aucun standard de qualité ou de traçabilité des aliments n’est disponible pour la société civile ou les parents. L’absence de chiffres précis sur les repas servis, les calories fournies ou même les menus types soulève une question essentielle : comment nourrir lorsque l’on ne sait même pas ce qui est servi ?
Une politique alimentaire inexistante
Un programme de cantines scolaires digne de ce nom devrait clairement définir : des objectifs nutritionnels précis ; des normes sanitaires strictes ; un contrôle du circuit d’approvisionnement des denrées ; l’utilisation effective de produits locaux sains ; des rapports publics réguliers.
Rien de tout cela n’existe de manière transparente et consultable aujourd’hui. La politique alimentaire du PNCS, si elle existe en interne, demeure invisible à ceux qu’elle est censée servir. Le dernier bulletin d’information disponible sur le site officiel date de 2022, et aucune publication transparente et actualisée ne donne des chiffres précis sur les repas effectivement distribués, leur qualité ou leur fréquence.

Le dernier bulletin d’information disponible sur le site de la PNCS date de 2022.
Le poids d’un scandale de corruption
La crise de crédibilité du PNCS ne date pas d’hier. Un rapport de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), rendu public le 3 septembre 2024, a révélé de graves irrégularités sous l’ancienne coordination de Phanèse R. Laguerre. Selon ce rapport, plusieurs cadres du programme auraient créé des sociétés fictives pour siphonner des fonds publics destinés à l’achat de nourriture pour les écoliers : un préjudice estimé à 250 millions de gourdes. Des produits alimentaires destinés à au moins 11 écoles n’auraient jamais été livrés.
Des noms sont cités dans le document : Alberto Dort, Miratel Fanor, Paul Wilson Jean Hilaire, Dieu-donné François et Junior Célicourt. L’ULCC a recommandé des audits et des poursuites pénales, mais les suites concrètes de ces recommandations restent floues, tandis que la confiance des enseignants, des parents et des communautés continue de s’effriter.
Le changement, oui… mais pour quoi faire ?
Aujourd’hui, Luckson Philemond prend la tête du PNCS. Peut-être aura-t-il la volonté de publier des résultats, d’instaurer une politique nutritionnelle claire, d’ouvrir la transparence budgétaire et d’établir des normes sanitaires strictes. Peut-être. Mais jusqu’à présent, chaque changement de direction s’est traduit par de nouvelles promesses plutôt que par de véritables transformations.
Tant que les autorités du PNCS ne publieront pas des rapports détaillés accompagnés de chiffres mesurables, sur les repas servis, sur la réduction de la malnutrition en milieu scolaire, sur les aliments contrôlés, le changement de visage à la tête du programme restera symbolique.
Et dans les écoles, les enfants continueront de poser leurs assiettes vides, faute d’une politique alimentaire réelle et d’un engagement transparent pour nourrir ceux qui en ont le plus besoin.

