A Port-au-Prince, les rafales d’armes automatiques ne sont pas des rumeurs. Elles sont le réveil brutal des familles qui n’ont pas encore fui. Pendant que des quartiers entiers se vident sous la pression des gangs armés, Patrick Pélissier ministre de la justice et de la sécurité publique et les membres du haut commandement de la Police nationale d’Haïti (PNH) annoncent, depuis des bureaux climatisés :
« une réunion stratégique de haut niveau consacrée au renforcement de la sécurité nationale, à la consolidation de la stabilité institutionnelle et à la mobilisation de toutes les forces vives de la nation autour de l’unité et de l’espoir ».
Communiqué de presse de la primature
Delmas et Port-au-Prince : des territoires grignotés depuis des années
La commune de Delmas, est aujourd’hui morcelée par la coalition criminelle « Viv Ansanm ». Des zones comme Delmas 2, Delmas 4, Delmas 6, Delmas 19, sans oublier les axes reliant Martissant, Carrefour-Feuilles, Bel-Air, La Saline, Cité Soleil, sont régulièrement citées par des organisations de droits humains comme étant sous contrôle ou forte influence de gangs.
À Port-au-Prince, la fédération criminelle « Viv Ansanm », au fil des années, a consolidé son emprise sur Port-au-Prince, transformant les rues en lignes de front. Barricades enflammées, check-points illégaux, enlèvements contre rançon, exécutions sommaires : le quotidien de milliers d’Haïtiens.
Les conséquences sont massives : environ 1,4 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, dont près de la moitié sont des enfants, selon les estimations les plus récentes des Nations unies et de l’UNICEF. Plus de 1 600 écoles ont été fermées en raison de l’insécurité, privant plus de 240 000 élèves de scolarité régulière, et de nombreuses autres servent désormais d’abris temporaires pour des familles fuyant les combats.
Et c’est pendant que les habitants fuient sous les balles que la Primature préfère se poser en salle climatisée pour discourir stratégie et espoir.

Crédit photo : dossiers.lalibre.be
Le quartier de Cité 9, à Port-au-Prince, contrôlé par des soldats de la coalition Viv Ansanm.
Une « réunion stratégique » face à une guerre urbaine
Cette séance de travail, ce mercredi 25 février 2026, s’inscrit, selon le communiqué de la Primature, dans la volonté ferme du gouvernement d’assurer une coordination renforcée entre les autorités nationales et locales dans la lutte contre l’insécurité. En ce sens, des membres du haut commandement de la Police nationale d’Haïti (PNH), des représentants de l’État central ainsi que le Maire principal de la commune de Delmas, Monsieur Wilson Jeudy, y ont participé.
Les discussions ont débouché sur une série de mesures destinées à rendre l’appareil sécuritaire plus réactif et plus visible sur le terrain. Parmi les priorités retenues figurent l’optimisation du déploiement des patrouilles mobiles et des points fixes, l’intensification des opérations de prévention et de répression dans les dix départements géographiques, ainsi que le renforcement de la présence policière par l’augmentation des antennes et postes avancés. La primature a souligné :
« Ces actions traduisent une volonté claire : restaurer l’autorité de l’État, protéger les vies et les biens, et mettre les criminels hors d’état de nuire, dans le strict respect de la loi et des droits fondamentaux ».
Communiqué de presse de la primature
Ce n’est pas la première « réunion stratégique ». Depuis des années, les communiqués se ressemblent : coordination renforcée, mobilisation nationale, lutte implacable contre le grand banditisme. Pourtant, la carte du contrôle territorial s’est élargie au profit des groupes armés.
Face à cela, annoncer l’« optimisation du déploiement des patrouilles mobiles » sonne comme une réponse administrative à une tragédie humaine.
La population appelée en renfort… faute d’État ?
Alors même que des quartiers entiers vivent sous la menace permanente des groupes armés et que dénoncer peut coûter la vie, l’exécutif affirme que :
« Le gouvernement a également insisté sur la nécessité d’une collaboration structurée avec la population, véritable partenaire de la sécurité publique. La participation citoyenne, notamment à travers les mécanismes d’alerte en cas d’enlèvement ou d’activités suspectes, constitue un pilier essentiel de la stratégie nationale »
Communiqué de presse de la primature
Demander à une population traumatisée de devenir « partenaire » pose question. Comment collaborer quand dénoncer un gang peut coûter la vie ? Comment signaler des activités suspectes quand les criminels vivent à quelques mètres, lourdement armés et sont parfois en complicité avec des hommes politiques ?
Un décalage insupportable
Dans ce contexte de violences persistantes et de territoires toujours disputés par les groupes armés, le communiqué conclut en affirmant que :
« Cette réunion témoigne de la détermination inébranlable du gouvernement à éradiquer durablement le grand banditisme et à rétablir pleinement l’ordre républicain. La restauration de la sécurité, fondement de l’unité nationale et de la stabilité démocratique, demeure une condition essentielle à l’organisation d’élections générales libres, transparentes, inclusives et crédibles sur toute l’étendue du territoire ».
Communiqué de presse de la primature
Une déclaration solennelle qui contraste fortement avec la réalité quotidienne vécue par les habitants. À Delmas et à Port-au-Prince, le temps se compte en vies perdues, en maisons abandonnées, en enfants déscolarisés. Pour beaucoup, ces réunions donnent l’impression d’un réveil tardif, presque symbolique, pendant que la population endure depuis des années une violence systématique.
La critique n’est pas contre l’idée de se réunir. Elle est contre le décalage entre les déclarations et la réalité. Tant que les quartiers resteront sous contrôle de gangs armés, tant que les familles continueront à fuir, tant que l’État ne reprendra pas physiquement le terrain, chaque « réunion stratégique » apparaîtra comme un exercice de communication de plus.

