Port-au-Prince — L’annonce a été faite le lundi 23 février 2026. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a confirmé l’approbation d’un contrat de 500 millions de dollars signé entre l’Etat Haïtien et la firme étrangère américaine Evergreen Trading System Limited. Le contrat vise, selon le gouvernement, à renforcer la sécurité aux frontières, optimiser les recettes douanières et lutter contre la criminalité transnationale et la contrebande.
A déclaré le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé précisant que les travaux doivent débuter d’ici un mois :
« Le contrat a été approuvé »
Mais rapidement, la décision a suscité interrogations et critiques.
Des institutions nationales mises à l’écart ?
Haïti dispose pourtant de structures chargées d’assurer la sécurité territoriale, notamment la Police nationale d’Haïti et son unité spécialisée, la Police Frontalière Terrestre (POLIFRONT), ainsi que des Forces armées d’Haïti.
Plusieurs observateurs estiment que les 500 millions de dollars auraient pu être investis dans le renforcement de ces institutions nationales : modernisation technologique, acquisition de scanners et de systèmes de surveillance, formation spécialisée, amélioration des conditions de travail.
À la base frontière de Belladère, un policier en service depuis plusieurs années nous confie anonymement :
« Nous connaissons très bien le terrain. Avec les moyens nécessaires, nous pourrions faire ce travail efficacement. »
Un autre agent évoque un malaise au sein des unités frontalières :
« On parle de renforcer la sécurité, mais on ne renforce pas ceux qui sont déjà sur place. »
Au-delà des témoignages de terrain, certains universitaires formulent une critique plus structurelle. Christelle Jean François, détentrice d’un master sécurité globale et analyste politique à l’Université de Bordeaux, explique que les recherches en gouvernance sécuritaire montrent qu’un investissement durable dans les capacités nationales produit des effets plus stables à long terme que l’externalisation complète d’une mission régalienne. elle affirme :
« Lorsqu’un pays délègue une fonction stratégique à une firme privée étrangère, il crée une dépendance technologique et opérationnelle. À la fin du contrat, si les compétences n’ont pas été transférées, l’État se retrouve au même point, voire plus vulnérable ».
L’universitaire insiste également sur un principe fondamental en administration publique : la cohérence entre souveraineté et responsabilité.
« Les frontières constituent un attribut central de l’État. Les données collectées, les flux contrôlés et les décisions opérationnelles touchent à la sécurité nationale. Dans ce type de dossier, la priorité devrait être le renforcement institutionnel interne plutôt que la substitution externe. »
Une décision stratégique sans pleine légitimité politique
Au-delà de l’aspect sécuritaire, la décision soulève un débat institutionnel. Didier Alix Fils-Aimé dirige un gouvernement de facto, sans président élu ni Parlement fonctionnel. Engager le pays pour dix ans dans un contrat de 500 millions de dollars constitue un choix stratégique majeur.
L’approbation du contrat par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif alimente également les discussions. Le mandat de ses juges est arrivé à terme depuis le 7 avril 2024, tandis que le Parlement, chargé d’élire les nouveaux membres, est dysfonctionnel depuis 2020 en raison de l’absence d’élections législatives.
Dans ce contexte institutionnel fragile, plusieurs juristes s’interrogent sur la légalité et la légitimité du processus.
Opacité et zones d’ombre autour de la firme
Certains cadres du ministère de l’intérieur, voulant rester anonyme, dénoncent un manque de transparence dans les termes du contrat. Les clauses détaillées, les mécanismes de contrôle et les garanties en cas de non-performance ne sont pas pleinement accessibles au public.
Par ailleurs, peu d’informations précises circulent sur l’expérience concrète de la firme Evergreen Trading System Limited en matière de gestion sécuritaire des frontières. Cette absence de visibilité nourrit les doutes et alimente la méfiance.
Une question de souveraineté nationale
A affirmé le Premier ministre :
« Notre première responsabilité est de contrôler notre frontière »
Pour ses détracteurs, c’est précisément là que se situe le cœur du problème. Confier à une entreprise étrangère la gestion stratégique des frontières pendant dix ans soulève une question fondamentale de souveraineté. Il ne s’agit pas seulement d’un contrat technique, mais d’un engagement politique lourd de conséquences.
Dans un pays confronté à de profondes crises sécuritaires et économiques, 500 millions de dollars représentent une somme considérable. Les partisans du projet y voient une opportunité de modernisation et d’augmentation des recettes publiques. Les critiques, eux, redoutent un pari risqué pris dans un contexte institutionnel fragile et marqué par un déficit de confiance.
Alors que les premières étapes du projet doivent débuter prochainement, le débat national ne fait que commencer.

