Port‑au‑Prince — La cérémonie de signature du Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections s’est tenue le samedi 21 février 2026 au Ritz sur la rue Panaméricaine, réunissant politiciens, représentants économiques et certaines organisations de la société civile. Présenté comme un instrument destiné à rétablir la stabilité et organiser des élections inclusives, ce Pacte suscite de vives critiques sur sa légitimité et sa portée sociale.
Dans un pays en crise multidimensionnelle depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le texte semble davantage consolider un exécutif non élu et légitimer des élites politiques ayant échoué, plutôt que répondre aux besoins urgents des Haïtien·nes.
Un exécutif renforcé et un Comité Consultatif symbolique
Le Pacte confie l’intégralité du pouvoir exécutif au gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, succédant au Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Ni le CPT ni le gouvernement actuel n’ont été élus par le peuple. Le Comité Consultatif prévu par le pacte n’a qu’un rôle d’accompagnement et d’avis, sans aucun pouvoir contraignant.
Cette architecture offre aux autorités en place une carte blanche, tout en excluant la participation de toutes les institutions prévues par la loi pour contrôler, le fonctionnement du pouvoir.
Des signataires déjà connus pour leurs échecs
Le Pacte est signé par tous les multiples politiciens et partis politiques ayant déjà exercé le pouvoir, mais dont leur gouvernance a été marquée soit par la corruption, soit par l’inefficacité. Parmi eux figurent des partis controversés tels que : RED, Fanmi Lavalas, EDE, PHTK, Renmen Ayiti.
Cette configuration montre que le Pacte est avant tout un accord entre élites politiques corrompues et échouées, cherchant à sécuriser leurs positions plutôt que d’apporter un véritable projet de gouvernance et d’amélioration des conditions de vie de la population.
Mais le Pacte ne met pas seulement en avant des acteurs historiques échoués. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, au pouvoir depuis plus d’un an, est lui-même un exemple d’échec de gouvernance. Durant son mandat, il n’a produit aucun résultat tangible sur le plan sécuritaire, alors que les gangs continuent de contrôler de larges zones urbaines et rurales, et que les populations vivent sous la menace constante de violences. Sur le plan social, il n’a mis en œuvre aucune politique capable de réduire la faim, le chômage ou la pauvreté, malgré des millions de personnes vivant dans l’extrême précarité et l’insécurité alimentaire.
Une crise sociale dramatique ignorée
La crise alimentaire reste catastrophique. Plus de 5,7 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, dont 2,1 millions en situation d’urgence et plus de 8 400 en situation catastrophique. Le chômage structurel touche 15 % de la population, et 37 % des jeunes sont sans emploi. La majorité des ménages dépendent de revenus informels ou de l’agriculture de subsistance.
Le Pacte ne propose aucune mesure concrète pour lutter contre la faim, la vie chère ou le chômage, se limitant à des promesses vagues de création d’emplois ou de réhabilitation d’infrastructures sans calendrier ni financement identifié.
Absence de lutte effective contre la corruption
Alors que la corruption structurelle continue d’être l’un des principaux facteurs d’effondrement de l’État haïtien, le Pacte National ne propose aucun mécanisme réel de transparence, de reddition de comptes ou de contrôle démocratique des affaires publiques. Haïti figure parmi les pays les plus corrompus au monde, avec un score de 16 points sur 100 sur l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, le classant 169ᵉ sur 182 pays évalués. Cette performance révèle une perception extrêmement élevée de la corruption dans le secteur public, où les pratiques illicites et les abus de pouvoir sont généralisés.
Dans ce contexte, de nombreux hauts fonctionnaires et responsables politiques ont été accusés à répétition de détournement de fonds publics, de pots‑de‑vin ou d’influence illégale, sans qu’une justice indépendante et effective ne les poursuive réellement. Un rapport des Nations unies note que des juges haïtiens ont délivré des mandats contre plus de 30 hauts fonctionnaires accusés de corruption et de détournement de fonds publics, y compris dans des marchés publics et des nominations politiques motivées par des intérêts privés.
Dans ce contexte, le Pacte ne prévoit aucun mécanisme solide de contrôle citoyen, d’audit indépendant ou de transparence budgétaire. Il ne dresse aucune liste de réformes institutionnelles obligatoires capables de garantir que les ressources publiques ne soient plus détournées au profit de réseaux clientélistes. En l’absence de telles mesures, les mêmes pratiques de corruption, de népotisme et d’impunité restent intactes, et le pays continue de payer le prix de la mauvaise gouvernance, au détriment des services publics, de l’investissement social et de la confiance démocratique.
Conclusion : un pacte pour les politiciens, pas pour le peuple
Sous le vernis de la stabilité et de la neutralité, le Pacte National apparaît comme un accord entre politiciens corrompus et échoués, signé par ceux qui ont déjà failli, sans projet concret d’amélioration des conditions de vie, sans lutte contre la corruption et sans vision de transformation sociale.
Pour des millions d’Haïtien·nes confrontés à la faim, au chômage, à l’insécurité et à l’absence de services essentiels, la stabilité réelle ne pourra émerger que d’une justice sociale, d’une redistribution des richesses, de transparence et d’une participation populaire effective, ce que ce Pacte ne garantit en rien.

