PORT-AU-PRINCE — Pendant que l’État décrète trois jours de chômage officiel pour célébrer le carnaval, lundi 16 février à partir de midi, puis mardi 17 et mercredi 18 février, une autre réalité traverse le pays, plus lourde, plus silencieuse, plus brutale.
Aujourd’hui, en Haïti, plus d’un habitant sur deux ne sait pas s’il mangera à sa faim. Cela représente près de six millions de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë. Parmi elles, près de deux millions vivent en situation d’urgence, c’est-à-dire que la faim n’est plus une menace abstraite, mais une présence quotidienne.
Dans les quartiers populaires de Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province, les familles comptent les repas. On saute le petit déjeuner. On dilue le riz. On remplace un repas complet par du pain et de l’eau sucrée. Pour beaucoup, la survie s’organise au jour le jour.
Pendant ce temps, la violence armée a transformé la capitale en territoire morcelé. Jusqu’à 90 % de certaines zones de Port-au-Prince échappent au contrôle réel de l’État. En moins d’un an, près de 5 000 personnes ont perdu la vie dans des affrontements liés aux groupes armés. Derrière ces chiffres, ce sont des mères, des enfants, des travailleurs, des étudiants.
La crise a aussi déplacé l’équivalent d’une grande ville : environ 1,4 million de personnes ont dû fuir leur domicile. Des familles entières vivent sous des tentes de fortune, dans des écoles désaffectées ou des bâtiments publics improvisés en abris. L’exil intérieur est devenu une norme.
Les écoles, justement : plus de 1 200 établissements ont fermé, laissant près d’un quart de million d’enfants sans accès régulier à l’éducation. Pour beaucoup, l’école représentait le seul repas chaud de la journée, le seul espace relativement sécurisé.
Même le système de santé vacille. À Port-au-Prince, moins de la moitié des structures sanitaires fonctionnent normalement. Les épidémies réapparaissent dans un pays où l’accès aux soins devient un privilège.
C’est dans ce décor que l’État choisit d’officialiser la fête. Certes, le carnaval est un héritage populaire, un moment d’expression et de créativité. Il appartient au peuple. Mais décréter des jours fériés nationaux, mobiliser des ressources publiques et orienter l’attention institutionnelle vers la célébration en pleine urgence humanitaire soulève une question de priorité.
Peut-on parler de fête nationale quand près de six millions de citoyens ont faim ? Peut-on suspendre l’activité publique pendant que des centaines de milliers d’enfants sont privés d’école et que plus d’un million de déplacés cherchent un abri stable ?
La joie populaire n’est pas en cause. Elle est même une forme de résistance. Mais gouverner, ce n’est pas seulement accompagner les symboles. C’est hiérarchiser les urgences. C’est décider que la vie, la sécurité et la dignité passent avant le spectacle.
Dans un pays où la moitié de la population lutte pour manger, la question n’est pas culturelle. Elle est politique. Et elle est morale.

