
La Caisse d’assistance sociale (CAS) a organisé, à Delmas 33, une journée d’assistance en faveur des familles vivant dans le camp des Travaux Publics. Présentée comme une action de solidarité à l’occasion de la Fête des Pères, l’initiative comprenait des consultations médicales gratuites, des subventions financières pour plus de 300 familles, ainsi que l’annonce d’un programme de formation professionnelle destiné à une centaine de jeunes.
À première vue, l’opération peut sembler positive. Dans un pays où la précarité s’aggrave, où des milliers de familles vivent dans des conditions indignes et où l’accès aux soins reste un luxe pour une partie importante de la population, toute aide peut apparaître comme un soulagement immédiat.
Mais c’est précisément là que se situe le problème : cette action répond à l’urgence sans jamais interroger les causes profondes de la misère.
Une assistance ponctuelle, mais aucune réponse structurelle
La distribution de subventions financières à plus de 300 familles peut offrir un répit temporaire. Elle ne constitue cependant pas une politique sociale. Elle ne garantit ni logement, ni sécurité alimentaire durable, ni accès régulier aux soins, ni accompagnement familial, ni insertion économique réelle. Une aide ponctuelle, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut remplacer une stratégie nationale de protection sociale.
Dans le camp des Travaux Publics, les familles ne demandent pas seulement des chèques ou des consultations d’un jour. Elles vivent dans une situation de vulnérabilité chronique. Elles ont besoin de relogement, de sécurité, d’accès à l’eau, à l’éducation, aux soins, à l’emploi et à des dispositifs sociaux permanents. Or, l’opération de la CAS ne semble s’inscrire dans aucun plan global capable de répondre à ces besoins essentiels.
Cette journée d’assistance donne donc l’image d’un État qui intervient par à-coups, au gré des dates symboliques et des opérations de communication, plutôt qu’à travers une politique publique cohérente, planifiée et évaluée.
Une action sociale ou une mise en scène institutionnelle ?
Le choix de la Fête des Pères comme cadre de l’intervention donne une dimension symbolique à l’opération. Mais il pose aussi question. Pourquoi attendre une journée commémorative pour intervenir auprès de familles qui vivent toute l’année dans la précarité ? Pourquoi concentrer l’action sociale autour d’événements ponctuels, au lieu de mettre en place un accompagnement permanent ?
La présence du directeur général de la CAS, Johnny Raphael, et la mention de l’appui de la Primature renforcent l’impression d’une opération à forte portée médiatique. Les bénéficiaires sont mis en avant, les aides sont distribuées, les engagements sont réaffirmés. Mais aucune information précise n’est donnée sur la continuité du programme, son financement, son calendrier, ses critères d’évaluation ou son articulation avec une politique nationale de relogement et d’assistance sociale.
Une institution publique ne peut pas se contenter de distribuer des chèques et de proclamer son engagement. Elle doit démontrer que ses actions s’inscrivent dans une vision durable, transparente et équitable.
À défaut, l’assistance devient une forme de charité institutionnelle, incapable de transformer réellement les conditions de vie des populations concernées.
La formation professionnelle : une annonce insuffisante sans débouchés réels
La CAS a également annoncé un programme de formation professionnelle pour une centaine de jeunes du camp. Là encore, l’idée peut sembler pertinente. Former des jeunes à des métiers peut contribuer à leur insertion socioéconomique. Mais une formation, isolée de toute politique d’emploi, ne suffit pas.
Quels métiers seront proposés ? Quelle sera la durée de la formation ? Qui assurera l’encadrement ? Les jeunes recevront-ils une certification reconnue ? Existe-t-il des partenariats avec des entreprises, des ateliers, des institutions ou des programmes d’insertion ? Une aide à l’installation professionnelle est-elle prévue après la formation ?
Sans réponses à ces questions, l’annonce risque de rester un simple élément de discours. Former des jeunes sans leur garantir un accompagnement vers l’emploi revient à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre.
Dans un contexte économique dévasté, la formation professionnelle ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans une politique plus large d’insertion, de financement, de suivi et de création d’opportunités.
La clinique mobile : un soin d’urgence qui ne remplace pas l’accès à la santé
L’organisation de consultations médicales gratuites par une clinique mobile constitue également une réponse limitée. Elle peut permettre à certaines personnes de recevoir une première évaluation médicale ou des soins immédiats. Mais elle ne règle pas la question centrale : l’absence d’un accès régulier, accessible et digne au système de santé.
Les habitants des camps ne devraient pas dépendre d’opérations exceptionnelles pour consulter un médecin. La santé ne peut pas être traitée comme un événement ponctuel.
Elle suppose des structures permanentes, des médicaments disponibles, un suivi médical, des dispositifs de prévention et une prise en charge continue des pathologies.
Une clinique mobile peut soulager. Elle ne peut pas remplacer un système de santé publique. Là encore, l’action de la CAS révèle davantage les carences de l’État qu’elle ne démontre sa capacité à répondre durablement aux besoins de la population.
Les bénéficiaires réclament l’essentiel : des solutions durables
Le point le plus révélateur de cette journée est sans doute la réaction des bénéficiaires eux-mêmes. S’ils ont salué l’initiative et remercié les responsables de la CAS, ils ont surtout appelé les autorités à mettre en œuvre des solutions durables pour reloger les familles vivant encore dans les camps et améliorer réellement leurs conditions de vie.
Cet appel montre que les bénéficiaires ne sont pas dupes. Ils savent qu’une aide financière ponctuelle ne remplace pas un logement. Ils savent qu’une consultation médicale d’un jour ne remplace pas l’accès régulier aux soins. Ils savent qu’une promesse de formation ne remplace pas une politique d’emploi. Ils savent surtout que la dignité ne peut pas dépendre d’opérations occasionnelles.
Leur demande est claire : il ne s’agit pas seulement d’être assistés, mais d’être sortis durablement de la précarité.
Une politique sociale réduite à l’urgence
Cette intervention de la CAS illustre une tendance préoccupante : la réduction de l’action sociale à des gestes d’urgence, sans réforme structurelle. Dans un pays confronté à des crises multiples, insécurité, déplacement de populations, pauvreté, effondrement des services publics, l’assistance sociale ne peut pas se limiter à des distributions ponctuelles.
Une véritable politique d’assistance sociale devrait reposer sur des critères clairs, un recensement transparent des bénéficiaires, un suivi des familles, des programmes de relogement, des dispositifs d’accès aux soins, une stratégie d’insertion professionnelle et une coordination entre les institutions publiques. Elle devrait aussi permettre d’évaluer les résultats : combien de familles sont réellement sorties de la précarité ? Combien de jeunes formés ont trouvé un emploi ? Combien de personnes suivies médicalement ont bénéficié d’une prise en charge continue ?
Sans ces éléments, l’action sociale reste superficielle. Elle soulage momentanément, mais ne transforme rien.
Conclusion : la CAS soulage, mais ne construit pas
L’opération organisée par la CAS au camp des Travaux Publics, à Delmas 33, révèle toute l’ambiguïté de l’assistance sociale en Haïti. Oui, des familles ont reçu une aide. Oui, des consultations médicales ont été réalisées. Oui, une formation professionnelle a été annoncée. Mais ces gestes ne suffisent pas à masquer l’absence d’une politique sociale globale, durable et structurée.
Cette action apparaît davantage comme une opération ponctuelle de visibilité institutionnelle que comme une réponse sérieuse à la détresse des familles vivant dans les camps. Elle donne un peu aujourd’hui, sans garantir demain. Elle assiste sans émanciper. Elle communique sans transformer.
Face à la misère, l’État ne peut pas se contenter de gestes symboliques. Il doit construire des politiques publiques capables de redonner aux citoyens non seulement une aide temporaire, mais surtout des droits, une protection et une dignité durable.

