
Sous couvert de “consolidation de la paix”, le gouvernement multiplie les voyages officiels, les discours et les photos, sans apporter de réponses concrètes à la population abandonnée aux gangs, à la faim et au déplacement forcé
La ministre de la Planification et de la Coopération externe, Dre Sandra Paulémon, conduit une délégation haïtienne à New York, du 22 au 26 juin 2026, dans le cadre de la Semaine de la consolidation de la paix des Nations Unies. Selon la communication officielle, cette mission vise à renforcer le positionnement d’Haïti sur la scène internationale et à mobiliser des partenariats stratégiques en faveur de la paix, de la sécurité, de la stabilité et du développement durable.
La ministre doit notamment intervenir, le 25 juin, à la session annuelle de la Commission de consolidation de la paix des Nations Unies.
Mais derrière ce langage diplomatique soigneusement emballé se cache une question brutale : combien de voyages, de discours et de rencontres bilatérales faudra-t-il encore avant que les Haïtiens voient une amélioration réelle dans leur vie quotidienne ? Car pendant que les ministres se déplacent de sommet en sommet, Haïti continue de s’effondrer sous le poids des gangs, de la misère, de l’insécurité alimentaire, de l’exode interne et de l’incapacité de l’État à protéger sa population.
La paix en conférence, la guerre dans les quartiers
La Semaine de la consolidation de la paix des Nations Unies est officiellement organisée autour du thème : « Partenariats pour l’innovation, l’inclusion et l’impact ». Elle coïncide avec le vingtième anniversaire de la Commission de consolidation de la paix et du Fonds pour la consolidation de la paix. L’ONU présente cette première édition comme un espace réunissant gouvernements, société civile, jeunes, institutions financières multilatérales et secteur privé autour des pratiques de consolidation de la paix.
Sur le papier, tout semble noble. Dans la réalité haïtienne, ce vocabulaire sonne presque comme une provocation. Pendant que l’on parle à New York d’« innovation », d’« inclusion » et d’« impact », des familles haïtiennes fuient les violences, dorment dans des abris improvisés, perdent leurs maisons, leurs écoles, leurs commerces et parfois leurs proches. L’ONU elle-même rapporte qu’en juin 2026, près de 1,5 million de personnes ont été forcées de fuir les violences des gangs à l’intérieur du pays.
La crise ne se limite plus aux quartiers traditionnellement touchés de Port-au-Prince : selon l’OIM citée par l’ONU, les attaques armées gagnent désormais des zones qui servaient auparavant de refuge, réduisant encore les options de survie des populations vulnérables. Dans ces conditions, la question n’est pas seulement de savoir si Haïti doit être représentée dans les enceintes internationales.
La vraie question est de savoir ce que ces déplacements produisent concrètement pour les Haïtiens pris au piège de la violence.
Des millions mobilisés, mais un pays toujours à genoux
Le ministère rappelle que depuis 2008, plus de 50 millions de dollars américains auraient été mobilisés à travers le Fonds pour la consolidation de la paix afin de soutenir plus d’une vingtaine de projets en Haïti, notamment dans la gouvernance locale, la prévention des conflits, la cohésion sociale et la résilience communautaire.
Mais ce chiffre, loin d’être un motif de célébration, devrait d’abord susciter une interrogation sévère : où sont les résultats ? Si tant de millions ont été mobilisés depuis des années au nom de la paix, comment expliquer que les gangs contrôlent toujours des territoires entiers, que les institutions restent fragilisées, que les citoyens soient déplacés par centaines de milliers et que l’État paraisse incapable d’assurer ses missions les plus élémentaires ?
Human Rights Watch indique que la crise politique, économique, humanitaire et des droits humains en Haïti s’est encore aggravée en 2025, avec des groupes criminels consolidant leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et de sa zone métropolitaine, ainsi qu’une extension de leur influence dans plusieurs départements. L’organisation évoque aussi 1,4 million de déplacés internes en septembre 2025, plus de 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et plus de 6 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire urgente.
Ces chiffres ruinent la mise en scène officielle. Ils disent clairement que la prétendue consolidation de la paix reste, pour l’instant, largement invisible dans la vie des citoyens.
Voyager au nom du peuple, mais sans rendre de comptes au peuple
Le problème n’est pas qu’un ministre voyage. La diplomatie peut être nécessaire. Le problème, c’est l’absence de transparence, de résultats mesurables et de reddition de comptes dans un pays où chaque dépense publique devrait être justifiée devant une population affamée, déplacée et humiliée.
En mars 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a signé une circulaire imposant des mesures d’austérité à l’administration publique, incluant notamment la suspension des voyages à l’étranger, sauf missions jugées essentielles et soumises à autorisation préalable. Or, quelques mois plus tard, les missions officielles continuent de s’enchaîner, avec des délégations, des rencontres, des discours et des communiqués triomphalistes.
Le contraste est d’autant plus choquant que la presse haïtienne a déjà soulevé des interrogations sur le coût des déplacements officiels. En septembre 2025, Rezo Nòdwès estimait, pour une délégation haïtienne de 24 personnes à l’Assemblée générale de l’ONU, un coût total compris entre 120 000 et 300 000 dollars américains pour six nuits, avec un scénario médian autour de 190 000 dollars. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que la mission actuelle de Sandra Paulémon coûte le même montant, car aucun détail budgétaire officiel n’a été rendu public.
Mais ce précédent montre pourquoi toute mission officielle à New York devrait être accompagnée d’un rapport financier précis : billets, hôtels, per diem, sécurité, frais de protocole, taille de la délégation et résultats attendus.
La diplomatie des salons face à l’urgence des camps
Pendant que les représentants de l’État parlent de paix dans les salles climatisées de l’ONU, OCHA décrit une crise humanitaire qui s’aggrave rapidement. Selon le Plan de réponse humanitaire 2026, 6,4 millions d’Haïtiens auront besoin d’une aide humanitaire d’urgence en 2026, contre 6 millions en 2025. Le même document indique qu’en situation projetée de mars à juin 2026, 5,9 millions de personnes ne mangeront pas à leur faim.
OCHA souligne également qu’à l’échelle nationale, seulement 10 % des établissements de santé disposant d’une capacité d’hospitalisation restent pleinement opérationnels, et que ce taux atteint seulement 11 % dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Face à une telle catastrophe, le pays n’a pas besoin d’une diplomatie décorative. Il a besoin d’un État capable de protéger, soigner, nourrir, reconstruire et rendre des comptes.
La mission de Sandra Paulémon est présentée comme une opportunité de plaider pour un accompagnement international mieux aligné sur les priorités nationales. Mais quelles priorités nationales ? Qui les définit ? Où sont les consultations populaires ? Où sont les mécanismes de contrôle citoyen ? Où sont les indicateurs permettant de mesurer si ces voyages améliorent réellement la sécurité, l’accès à l’alimentation, la santé, l’éducation ou le retour des déplacés ?
Une démagogie d’État
Cette mission à New York illustre une constante du pouvoir haïtien : transformer chaque déplacement international en opération de communication. On parle de « vision gouvernementale », de « partenariats stratégiques », de « développement durable », de « paix » et de « stabilité ». Mais ces mots sont devenus creux lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’actions visibles sur le terrain.
La démagogie consiste précisément à faire croire qu’une présence dans un forum international équivaut à une politique publique. Elle consiste à présenter une allocution à l’ONU comme une avancée, alors que le citoyen haïtien ne voit ni sécurité, ni justice, ni emploi, ni retour à la normalité. Elle consiste à célébrer des millions mobilisés sans expliquer pourquoi ces millions n’ont pas empêché l’effondrement actuel.
Plus grave encore, cette diplomatie répétitive entretient la dépendance. Au lieu de construire une capacité nationale de planification, de financement, de contrôle et d’exécution, le gouvernement continue de tendre la main aux partenaires internationaux, tout en faisant croire qu’il pilote une stratégie souveraine.
C’est une contradiction majeure : on ne peut pas parler de souveraineté nationale quand les réponses essentielles à la paix, à la sécurité et au développement dépendent presque toujours de fonds, d’agendas et d’institutions extérieures.
Un État qui communique plus qu’il ne gouverne
Le gouvernement haïtien semble désormais confondre visibilité internationale et efficacité publique. Une photo à New York ne sécurise pas Martissant. Une allocution à l’ONU ne nourrit pas une famille déplacée. Une rencontre bilatérale ne rouvre pas automatiquement une école fermée par la violence. Une promesse de partenariat ne remplace pas un budget national sérieux, transparent et orienté vers les besoins urgents de la population.
La participation de Sandra Paulémon à la Semaine de la consolidation de la paix aurait pu être politiquement défendable si elle s’accompagnait d’engagements clairs : publication du coût total de la mission, composition de la délégation, objectifs chiffrés, calendrier de mise en œuvre, mécanisme de suivi et rapport public au retour.
Sans cela, elle apparaît comme un voyage de plus dans une longue série de déplacements officiels dont les retombées restent invisibles pour la majorité des Haïtiens.
Conclusion : la paix ne se construit pas en classe affaires diplomatique
Haïti n’a pas besoin d’une diplomatie de prestige. Elle a besoin d’une diplomatie utile, sobre, transparente et contrôlée. Elle a besoin de dirigeants qui comprennent que, dans un pays en crise majeure, chaque déplacement officiel doit être justifié non par des slogans, mais par des résultats.
Tant que les ministres voyageront au nom du peuple sans rendre de comptes au peuple, ces missions resteront suspectes. Tant que les forums internationaux remplaceront l’action publique concrète, la paix restera un mot de communiqué. Tant que les millions annoncés ne changeront pas la vie des citoyens, la consolidation de la paix restera une formule vide.
Sandra Paulémon peut bien porter la voix d’Haïti à New York. Mais la vraie question est ailleurs : qui porte aujourd’hui la douleur des Haïtiens abandonnés dans les camps, les quartiers assiégés, les routes coupées, les hôpitaux fermés et les familles affamées ? C’est à cette question que le gouvernement devrait répondre, au lieu de transformer chaque voyage officiel en opération de propagande.

