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La réunion MAST – Banque mondiale : une nouvelle démagogie du ministre Marc-Elie Nelson

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Alors que plus de la moitié de la population haïtienne bascule dans l’urgence humanitaire, le ministère des Affaires sociales et du Travail se contente d’une communication triomphaliste autour de “Klere Chimen”. Mais derrière les formules sur la résilience et la cohésion sociale, aucune rupture, aucune feuille de route claire, aucun calendrier national crédible : seulement la reprise d’un programme ancien, financé de l’extérieur, dans un pays où la pauvreté explose.

Le 17 juin 2026, le ministère des Affaires sociales et du Travail a accueilli une rencontre technique avec la Banque mondiale autour des programmes de protection sociale en Haïti. Selon les comptes rendus publiés, la réunion a rassemblé Marc-Élie Nelson, ministre des Affaires sociales et du Travail, William Wiseman, responsable de la Division de la protection sociale pour l’Amérique latine et les Caraïbes à la Banque mondiale, ainsi que des responsables haïtiens et des représentants de l’institution financière internationale. Les discussions ont porté sur le PSARA, connu sous le nom de Klere Chimen, ainsi que sur le PROPIPED.

À entendre le discours officiel, Haïti serait en train de consolider un système moderne de protection sociale, capable de répondre aux crises sécuritaires, économiques, climatiques et migratoires. Le ministre Marc-Élie Nelson a même présenté la protection sociale comme un « instrument de stabilité, de résilience et de cohésion sociale ». Mais cette rhétorique, aussi séduisante soit-elle, masque mal une réalité beaucoup plus brutale : depuis son arrivée au ministère, Marc-Élie Nelson ne présente ni programme propre, ni plan d’urgence national, ni feuille de route publique vérifiable à la hauteur de l’effondrement social que traverse le pays.

La rencontre du 17 juin ressemble moins à une décision politique qu’à une opération de communication destinée à donner l’illusion d’un ministère en action.

Un ministre qui recycle un programme lancé avant lui

Le premier mensonge politique de cette mise en scène tient à la présentation du PSARA comme le « fleuron » de la stratégie actuelle du MAST. En réalité, Klere Chimen n’est pas une invention de Marc-Élie Nelson. Le programme a été lancé en mars 2022 sous la conduite du MAST, dans le cadre de la Politique nationale de protection et de promotion sociales adoptée en 2020. Autrement dit, le ministre ne présente pas une politique nouvelle : il s’abrite derrière un dispositif déjà existant, financé et structuré avec l’appui de partenaires internationaux.

Le site de l’Unité de gestion de projets du MAST précise que Klere Chimen est un programme gouvernemental financé par la Banque mondiale et la Coopération suisse, avec une implication du Programme alimentaire mondial dans la mise en œuvre sur le terrain. Ce détail est essentiel : le ministère communique comme s’il portait une stratégie nationale solide, mais l’architecture du programme repose largement sur l’appui technique et financier extérieur. Dans un État social véritable, le ministère devrait pouvoir présenter ses propres priorités budgétaires, ses propres mécanismes de financement, ses propres objectifs de couverture et ses propres indicateurs de résultats. Or, dans la communication entourant cette réunion, rien de tout cela n’apparaît clairement.

Klere Chimen touche directement plus de 24 000 ménages, soit environ 120 000 personnes si l’on retient une moyenne de cinq personnes par ménage. Rapporté à l’ampleur de la crise sociale, ce chiffre montre le gouffre entre l’affichage politique et la réalité nationale.

Quand un pays compte des millions de personnes en situation de besoin, présenter un programme couvrant 120 000 personnes comme le cœur d’une stratégie nationale relève moins de la politique publique que de la démagogie institutionnelle.

Une extension nationale annoncée, mais sans calendrier

Le gouvernement affirme vouloir étendre Klere Chimen à l’échelle nationale. Le programme est actuellement déployé dans toutes les communes de la Grand’Anse et dans six communes du Sud. Mais l’annonce d’une extension nationale ne suffit pas à faire une politique publique. Une vraie politique suppose un calendrier, un budget, des critères de ciblage transparents, des mécanismes de suivi et des objectifs chiffrés.

Or, un article du Midi souligne que, près de quatre ans après son démarrage, le programme ne couvre que les communes de la Grand’Anse et six communes du Sud, et que son élargissement au reste du territoire, pourtant présenté comme une priorité, n’est assorti d’aucun échéancier. Le même article note qu’un financement complémentaire a été évoqué pour intégrer les personnes déplacées internes, sans que les montants ni les délais ne soient communiqués. Voilà le cœur du problème : le ministre parle de « résilience », de « cohésion sociale » et d’« actions concrètes », mais les informations disponibles ne montrent ni calendrier opérationnel, ni financement détaillé, ni engagement mesurable.

Cette absence de précision n’est pas un détail technique. Elle est le symptôme d’une gouvernance sociale fondée sur les slogans. On annonce une extension nationale sans dire quand. On parle d’intégrer les déplacés sans dire combien seront couverts. On évoque un financement additionnel sans dire son montant. On promet des actions concrètes sans publier de feuille de route.

Dans un pays normal, cela s’appellerait une faiblesse de pilotage. En Haïti, dans le contexte actuel, cela devient une faute politique.

La pauvreté explose, le ministère communique

Pendant que le MAST organise des réunions techniques, la pauvreté et l’urgence humanitaire atteignent des niveaux dramatiques. OCHA indique que 6,4 millions d’Haïtiens, soit plus de la moitié de la population, auront besoin d’une aide humanitaire d’urgence en 2026, contre 6 millions en 2025. Ce chiffre suffit à mesurer l’échec d’un État qui prétend parler de protection sociale alors que la majorité de sa population relève désormais de l’assistance humanitaire.

La situation alimentaire est tout aussi accablante. Selon OCHA, en situation projetée de mars à juin 2026, 5,9 millions de personnes ne mangeront pas à leur faim. Le secteur de la sécurité alimentaire du Plan de réponse humanitaire 2026 indique également que la part de la population en insécurité alimentaire aiguë est passée de 41 % en 2020 à 51 % en 2025, et que cette proportion devrait atteindre 53 % entre mars et juin 2026, soit près de 200 000 personnes supplémentaires confrontées à une situation alimentaire critique.

Ces données officielles pulvérisent le récit gouvernemental. Peut-on vraiment parler de « protection sociale adaptative » quand plus d’un Haïtien sur deux ne mange pas à sa faim ? Peut-on parler de « cohésion sociale » quand les ménages n’ont plus accès aux services essentiels ?

Peut-on parler de « résilience » quand l’État ne parvient même pas à empêcher que la pauvreté, la faim et les déplacements forcés deviennent la condition ordinaire de millions de citoyens ?

Un ministère absent face aux déplacés internes

La question des personnes déplacées internes est devenue centrale. OCHA estime que près de 1,4 million de personnes étaient déplacées en septembre 2025, soit environ 12 % de la population totale d’Haïti. La Banque mondiale indique également que la violence et l’insécurité ont entraîné le déplacement de 1,4 million de personnes en mars 2026. HaitiLibre évoque, dans le cadre de la réunion MAST–Banque mondiale, « près de 1,5 million de personnes déplacées » à intégrer dans les mécanismes de protection sociale.

Mais là encore, le ministère se contente d’une promesse générale. Les déplacés doivent être « pris en compte ». Ils doivent être « intégrés ».

Ils constituent une « priorité ». Mais où est le plan ? Combien de familles déplacées seront couvertes ? Dans quels départements ? Avec quel montant de transfert ? Sur quelle durée ? À partir de quelle date ? Par quel mécanisme de suivi ? Les comptes rendus disponibles ne donnent pas ces réponses.

Le contraste est violent : pendant que les déplacés s’entassent dans des conditions indignes, le ministère parle d’institutionnalisation, d’ancrage territorial et de renforcement de capacités. Ce vocabulaire technocratique donne une apparence de sérieux à une politique qui, faute de calendrier et de moyens affichés, reste largement déclaratoire.

La Banque mondiale finance, le MAST se met en scène

Le rôle de la Banque mondiale dans cette affaire mérite aussi d’être interrogé. La Banque mondiale présente Haïti comme le pays le plus pauvre d’Amérique latine et des Caraïbes, avec un développement entravé par l’instabilité politique, l’augmentation de la violence et une insécurité sans précédent. Elle précise que l’économie haïtienne s’est contractée pour une septième année consécutive en 2025, avec une baisse du PIB réel de 2,7 %, dans un contexte d’intensification de la violence des gangs.

La même Banque mondiale indique que plus de 5,4 millions d’Haïtiens peinent chaque jour à trouver de quoi se nourrir. Elle relève aussi que le taux de chômage total, selon l’estimation modélisée de l’OIT, atteint 14,9 % en 2025, tandis que l’inflation était de 26,9 % en 2024 selon les données de la Banque mondiale.

Dans ce contexte, le MAST ne peut pas se contenter d’apparaître aux côtés de la Banque mondiale pour donner l’impression qu’il agit. Le soutien d’un bailleur ne remplace pas une politique nationale. Une réunion technique ne remplace pas un plan social. Une photo officielle ne remplace pas un budget.

Une déclaration sur la résilience ne remplace pas la protection effective des pauvres, des déplacés, des personnes handicapées, des femmes enceintes, des enfants et des familles affamées.

Une démagogie sociale dans un pays à genoux

La démagogie consiste précisément à faire croire qu’une parole vaut action. C’est ce que révèle cette rencontre. Le ministre affirme que la protection sociale est un impératif national, mais les données montrent que la crise sociale déborde largement les programmes existants. Le gouvernement parle de « consolidation », alors que le pays est en situation d’urgence. Il parle d’« autonomisation », alors que des millions de personnes cherchent simplement à manger. Il parle d’« inclusion », alors que les déplacés attendent encore un mécanisme national lisible.

Même le programme Klere Chimen, que le MAST place au centre de sa communication, reste limité. Il est prévu pour une période allant de 2022 à 2029, avec une mise en œuvre progressive, initialement dans la Grand’Anse et six communes du Sud. Il assure des transferts monétaires inconditionnels mensuels aux familles éligibles, avec des activités complémentaires liées notamment à l’inclusion financière, à la santé, à la nutrition et à l’hygiène.

Mais rien, dans les éléments publics de la réunion du 17 juin, ne démontre que le ministre Marc-Élie Nelson a défini une nouvelle doctrine nationale, une stratégie budgétaire propre ou une feuille de route capable de répondre à l’explosion actuelle de la pauvreté.

Le pays n’a pas besoin d’un ministère qui commente les programmes des bailleurs. Il a besoin d’un ministère qui gouverne, planifie, protège et rend des comptes. Il a besoin d’un plan national de protection sociale chiffré, territorialisé, contrôlable, avec des priorités publiques et des résultats mesurables. Il a besoin d’une politique qui ne se contente pas d’accompagner les pauvres dans leur misère, mais qui attaque les causes de leur précarité : l’insécurité, la faim, le chômage, l’inflation, la déscolarisation, l’absence de services publics et l’abandon des déplacés.

Conclusion : le social ne se proclame pas, il se prouve

La rencontre entre le MAST et la Banque mondiale aurait pu être un moment de vérité. Elle aurait pu permettre au ministre Marc-Élie Nelson de présenter une feuille de route nationale, un calendrier d’extension, un budget détaillé, un plan pour les déplacés internes et des objectifs de couverture sociale. Elle a surtout produit une nouvelle séquence de communication.

Dans un pays où 6,4 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire en 2026, où 5,9 millions risquent de ne pas manger à leur faim entre mars et juin 2026, où près de 1,4 million de personnes sont déplacées, et où le programme phare du MAST ne touche directement qu’environ 24 000 ménages, la rhétorique ministérielle sonne comme une provocation.

Marc-Élie Nelson parle de stabilité, de résilience et de cohésion sociale. Mais la protection sociale ne se mesure pas au nombre de réunions avec la Banque mondiale. Elle se mesure au nombre de familles qui mangent, d’enfants qui retournent à l’école, de déplacés relogés, de personnes vulnérables protégées et de citoyens sortis de la pauvreté. Sur ce terrain-là, le ministère reste muet. Et ce silence, dans l’Haïti d’aujourd’hui, vaut condamnation politique.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

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