
Pendant que les morts s’accumulent, le gouvernement Fils-Aimé s’enferme dans l’opacité sécuritaire
Depuis le début de l’année 2026, Haïti s’enfonce dans une tragédie humaine dont les chiffres donnent le vertige : 2 310 personnes tuées, 1 106 blessées et 99 enlèvements ont été recensés par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, selon les données reprises par l’ONU et la presse haïtienne. À ces chiffres s’ajoutent 699 victimes de violences sexuelles, principalement des femmes et des jeunes filles, ainsi que des centaines d’enfants toujours enrôlés par les gangs.
Ces statistiques ne sont pas de simples indicateurs sécuritaires : elles sont le bilan d’un État qui, malgré ses annonces, ses contrats et ses opérations dites spéciales, ne parvient toujours pas à protéger sa population.
Ce bilan sanglant pose une question politique majeure : à quoi sert une stratégie sécuritaire si, au bout du compte, les Haïtiens continuent de mourir par milliers ? Depuis plusieurs mois, le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé est critiqué pour avoir recours à des sociétés privées étrangères, notamment autour d’opérations liées à Erik Prince, fondateur de Blackwater, dans un contexte où la violence des gangs demeure hors de contrôle.
Des sources de presse et des organisations haïtiennes évoquent des contrats coûteux, opaques, parfois conclus sans véritable débat public, alors même que les résultats sur le terrain restent, au mieux, invisibles pour la population.
Des millions pour Erik Prince, des cadavres pour le peuple
Selon l’Observatoire National de Lutte contre la Corruption, un contrat lié à l’utilisation de drones en Haïti, avec l’appui d’un groupe dirigé par Erik Prince, représenterait un coût estimé entre 45 et 46 millions de dollars américains, sans que le gouvernement n’ait communiqué officiellement sur les résultats obtenus contre les groupes armés.
L’ONLCC affirme également qu’après environ une année d’opérations impliquant des drones et des contractants étrangers, aucun résultat tangible n’aurait été constaté, notamment l’arrestation ou la neutralisation des principaux chefs de la coalition criminelle « Viv Ansanm ».
Le contraste est brutal : des dizaines de millions de dollars engagés dans une logique sécuritaire privée, mais 2 310 morts depuis janvier. Si l’objectif était de rétablir l’ordre, les chiffres du HCDH racontent autre chose : l’échec d’une stratégie qui n’a pas empêché les massacres, les blessures, les enlèvements ni les violences sexuelles.
Le gouvernement ne peut pas se contenter de brandir la lutte contre les gangs comme justification politique permanente. Il doit désormais répondre à une question simple : où sont les résultats ?
Un contrat de dix ans confirmé, mais un montant toujours entouré de brouillard
Erik Prince a lui-même confirmé à Reuters que sa société, Vectus Global, disposait d’un contrat de dix ans avec Haïti pour mener des opérations de sécurité et participer, une fois la situation stabilisée, à la restauration du système de collecte fiscale à la frontière avec la République dominicaine. Mais il n’a pas donné le montant du contrat, et les autorités haïtiennes n’ont pas davantage fourni de détails publics complets sur le coût, les mécanismes de contrôle ou les obligations de résultats.
Cette absence de transparence alimente toutes les suspicions. Car il ne s’agit pas d’une prestation technique ordinaire. Confier à une société privée étrangère une partie de la réponse sécuritaire nationale, dans un pays déjà fragilisé par l’effondrement institutionnel, touche au cœur même de la souveraineté. Reuters rapporte que Vectus Global devait intensifier ses opérations en coordination avec la police haïtienne, avec des personnels spécialisés, des drones, des hélicoptères et des bateaux.
L’objectif affiché par Prince : permettre, à terme, de circuler de Port-au-Prince au Cap-Haïtien sans être arrêté par les gangs.
Mais pendant que cette promesse est formulée, les chiffres du terrain, eux, demeurent implacables : morts, blessés, enlèvements, violences sexuelles, enrôlement d’enfants. Il y a donc un fossé entre la communication sécuritaire et la réalité vécue par les Haïtiens.
L’affaire Ever Green : l’autre symbole d’une sécurité privatisée et opaque
L’ONLCC a aussi dénoncé un autre accord attribué à la firme étrangère Ever Green, d’un montant de 542 634 238 dollars américains, validé pour une durée de dix ans par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif. L’organisation affirme que ce contrat aurait été conclu de gré à gré, sans appel d’offres, et prévoirait le versement anticipé de 13,6 millions de dollars au titre de frais de mobilisation.
Même si ce contrat Ever Green doit être distingué du dossier Erik Prince stricto sensu, il participe d’un même climat politique : celui d’une externalisation massive de la sécurité, décidée sans transparence suffisante, dans un pays privé de Parlement fonctionnel et miné par la défiance envers les institutions. L’ONLCC s’interroge notamment sur l’absence de débat national, sur le choix de ne pas investir prioritairement ces ressources dans les Forces armées d’Haïti et la Police nationale d’Haïti, ainsi que sur les conditions ayant conduit la Cour des comptes à valider un dossier qui aurait précédemment été retourné pour irrégularités.
La question n’est donc pas seulement financière. Elle est démocratique. Qui décide ? Qui contrôle ? Qui évalue ? Qui rend des comptes aux familles des victimes ?
Fils-Aimé doit des comptes à la nation
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ne peut pas demander à la population de patienter pendant que les morts s’empilent. Il ne peut pas non plus engager l’argent public dans des contrats sécuritaires privés sans publier les clauses, les objectifs, les montants, les échéanciers, les mécanismes d’évaluation et les résultats obtenus. À ce niveau de crise, le silence devient une faute politique.
Le gouvernement doit répondre publiquement à plusieurs questions : combien l’État haïtien a-t-il effectivement versé aux structures liées à Erik Prince ? Quels objectifs opérationnels avaient été fixés ? Combien de chefs de gangs ont été arrêtés ou neutralisés ? Quels territoires ont été repris durablement ? Quel contrôle juridique encadre l’usage de drones et de contractants armés ? Quels mécanismes garantissent que ces opérations respectent les droits humains ?
Ces questions ne relèvent pas de la polémique : elles relèvent du droit des citoyens à savoir ce qui est fait en leur nom et avec leur argent.
Car au fond, l’affaire Erik Prince n’est pas seulement l’histoire d’un contrat. C’est le symbole d’un pouvoir qui prétend combattre l’insécurité tout en refusant de rendre des comptes sur sa propre stratégie. C’est le symbole d’un État qui mobilise des millions dans l’ombre pendant que les familles enterrent leurs proches en pleine lumière.
Les chiffres du HCDH doivent donc être lus comme un acte d’accusation : 2 310 morts, 1 106 blessés, 99 enlèvements. Derrière chaque nombre, il y a un nom, une famille, une vie brisée. Et derrière chaque contrat opaque, il y a une responsabilité politique. Tant que le gouvernement Fils-Aimé ne démontrera pas, preuves à l’appui, que ces millions ont sauvé des vies, la conclusion restera terrible : Haïti paie, mais Haïti meurt encore.

