
Quatorze tempêtes, neuf ouragans : une menace annoncée
La saison cyclonique 2026 s’est officiellement ouverte le 1er juin dans l’Atlantique Nord, la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique. Selon l’Unité hydrométéorologique d’Haïti, 14 tempêtes tropicales et neuf ouragans sont prévus, dont trois ouragans majeurs pouvant atteindre les catégories 3, 4 ou 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson. La saison prendra fin le 30 novembre 2026.
Cette prévision ne signifie pas que les 14 tempêtes et les neuf ouragans toucheront directement Haïti. Mais elle place le pays dans une période de forte vulnérabilité.
L’UHM elle-même rappelle qu’un seul cyclone frappant directement le territoire national peut provoquer des pertes humaines importantes, des inondations, des glissements de terrain et des dégâts considérables aux infrastructures et aux moyens de subsistance.
Des populations déjà exposées avant même la première tempête
Le danger est d’autant plus grave que la saison cyclonique s’ouvre dans un pays déjà fragilisé par l’insécurité, les déplacements massifs de population, l’effondrement des services publics et l’extrême précarité de nombreux ménages.
Selon le dernier rapport de l’Organisation internationale pour les migrations, publié en mai 2026, Haïti compte 1 466 862 personnes déplacées internes.
Parmi ces déplacés, 16 % vivent dans des sites, tandis que 84 % se trouvent hors sites, principalement chez des familles d’accueil ou en location. Dans la capitale, la situation est encore plus alarmante : 69 % des personnes déplacées vivent dans des sites spontanés, avec 112 sites accueillant 213 168 personnes.
Ces chiffres disent l’ampleur du péril. Des centaines de milliers de personnes vivent déjà dans des conditions précaires, souvent sans abri solide, sans accès régulier à l’eau, sans système d’assainissement adéquat et sans garantie de protection en cas de pluies torrentielles ou de vents violents.
Camps, tentes, ravines, montagnes : les angles morts de la réponse publique
La question centrale est donc simple : que fait concrètement le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé pour protéger ces populations avant l’arrivée des tempêtes ?
Le gouvernement a indiqué avoir tenu une réunion stratégique le 8 avril 2026 pour préparer la saison cyclonique 2025-2026. Cette rencontre a réuni notamment le ministre des Travaux publics, Transports et Communications, Joseph Almathe Pierre Louis, le ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, Paul Antoine Bien-Aimé, ainsi que d’autres responsables concernés.
D’autres communications évoquent des opérations de curage dans certaines villes exposées, notamment Les Cayes, Cap-Haïtien, Gonaïves et Port-de-Paix, avec une intervention technique annoncée à Petit-Goâve. Ces opérations sont présentées comme destinées à réduire les risques d’inondation. Mais à ce stade, les informations publiques disponibles décrivent surtout des réunions, des intentions, des mesures annoncées et des dispositifs à envisager.
Elles ne permettent pas d’établir l’existence d’un plan national déjà pleinement déployé pour évacuer, reloger, sécuriser et accompagner les centaines de milliers de personnes exposées dans les camps, les tentes, les zones inondables, les ravines et les mornes.
Des annonces, mais quelle réalité sur le terrain ?
Le 13 mai 2026, une autre réunion stratégique a porté sur 51 zones jugées vulnérables. Selon les informations rapportées, les autorités ont évoqué le curage de canaux et la construction d’abris multifonctionnels destinés à accueillir les populations en situation d’urgence.
Là encore, la formulation interroge. Il est question de mesures envisagées, de coordination et d’objectifs. Mais où sont les abris effectivement disponibles ? Combien de familles déplacées ont déjà été identifiées pour une évacuation préventive ? Quels sites spontanés ont fait l’objet d’un plan de protection ? Combien de tentes ont été remplacées par des structures résistantes ? Quelles communes disposent déjà de stocks d’urgence, d’équipes de secours, de moyens de transport et de points d’accueil fonctionnels ?
Les sources consultées ne donnent pas ces réponses. Elles montrent une administration qui communique sur la prévention, mais ne documentent pas un passage massif à l’action au bénéfice des populations les plus exposées.
Haïti connaît déjà le prix du retard
Cette inertie est d’autant plus inquiétante que l’histoire récente d’Haïti est jalonnée de catastrophes cycloniques meurtrières. En septembre 2004, la tempête Jeanne a provoqué des inondations catastrophiques, notamment à Gonaïves.
Weather Underground rapporte que Jeanne a causé plus de 3 000 morts, principalement dans cette ville.
En 2008, quatre systèmes, Fay, Gustav, Hanna et Ike,
ont frappé Haïti en quelques semaines. Selon Weather Underground, ces tempêtes ont tué 793 personnes, laissé 310 disparus, blessé 593 personnes, détruit 22 702 maisons et endommagé 84 625 autres.
Environ 800 000 personnes ont été affectées, et les dégâts ont été estimés à plus d’un milliard de dollars.
En octobre 2016, l’ouragan Matthew a violemment frappé le sud du pays. Selon un rapport d’OCHA, 2,1 millions de personnes ont été affectées, 1,4 million avaient besoin d’aide humanitaire, 750 000 nécessitaient une assistance urgente et 175 509 personnes ont été déplacées.
Le même rapport faisait état de 546 morts et 128 disparus selon les chiffres officiels disponibles au 17 octobre 2016.
La Banque mondiale rappelle également que Matthew, ouragan de catégorie 4, a causé 546 décès, forcé plus de 175 500 personnes à chercher refuge dans des abris et laissé environ 1,4 million de personnes dans le besoin immédiat d’assistance humanitaire.
Les dommages et pertes ont été estimés à l’équivalent de 22 % du PIB haïtien.
Le gouvernement Fils-Aimé face à une responsabilité politique
Le gouvernement Fils-Aimé ne peut pas prétendre découvrir le danger. Les prévisions sont connues. Les zones à risque sont identifiées depuis des années. Les chiffres du déplacement interne sont disponibles. Les précédents historiques sont documentés. Les morts de Jeanne, de 2008 et de Matthew rappellent qu’en Haïti, l’impréparation tue.
Or, les communications officielles et para-officielles du gouvernement consultées font surtout état de réunions, de volontés de coordination, de curage annoncé, de zones vulnérables identifiées et d’abris multifonctionnels envisagés. Elles ne suffisent pas à démontrer qu’un dispositif concret, massif et immédiatement opérationnel protège déjà les familles vivant sous les tentes, dans les camps, sur les pentes instables, dans les ravines ou dans les quartiers inondables.
Le pays n’a pas seulement besoin d’alertes météorologiques. Il a besoin d’évacuation préventive, d’abris sûrs, de stocks alimentaires, de points d’eau, de centres de santé fonctionnels, de moyens de transport, de nettoyage effectif des canaux, de protection des enfants déplacés et d’un plan spécial pour les sites spontanés de Port-au-Prince et des provinces.
Quand l’inaction devient une mise en danger
La saison cyclonique 2026 ne peut pas être traitée comme une formalité administrative. Elle s’ouvre alors que près d’un million et demi de personnes sont déplacées, que des centaines de milliers d’enfants vivent dans l’urgence et que de nombreux ménages n’ont aucune capacité réelle de se protéger seuls.
Si une tempête majeure ou un ouragan frappe Haïti dans les prochains mois, les dégâts ne pourront pas être présentés comme une surprise. Le gouvernement aura été averti. Les chiffres étaient connus. Les précédents étaient là. Les populations vulnérables étaient visibles.
Face à 14 tempêtes tropicales annoncées et neuf ouragans prévus dans le bassin atlantique, le gouvernement Fils-Aimé sera jugé non pas sur ses communiqués, mais sur sa capacité réelle à sauver des vies avant qu’il ne soit trop tard.

