
Le 27 mai 2026, le gouvernement haïtien a inauguré à Delmas 75 deux pôles judiciaires spécialisés présentés comme une réponse institutionnelle à l’effondrement de la justice face aux crimes les plus graves : crimes de masse, violences sexuelles, corruption à grande échelle, blanchiment d’argent et criminalité financière complexe.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a présidé la cérémonie officielle, aux côtés notamment du ministre de la Justice Patrick Pélissier, du président du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Jean-Joseph Lebrun, et du représentant spécial de l’ONU en Haïti, Carlos Ruiz Massieu.
Ces pôles, institués par le décret du 16 avril 2025, doivent être administrés par 25 magistrats et traiter les dossiers les plus sensibles de la République.
Une vitrine judiciaire pour une République en ruine
La mise en scène était solennelle. Le gouvernement a voulu présenter ces pôles comme l’un des piliers de la reconstruction de l’État. Alix Didier Fils-Aimé a parlé d’une initiative dépassant les « simples formalités administratives » et d’une étape destinée à consolider les institutions publiques. Le ministre de la Justice a, lui, insisté sur la nécessité d’une justice accessible, réparatrice et capable de garantir la non-répétition des violences.
Pourtant, derrière cette rhétorique de refondation, une contradiction saute aux yeux : les pôles censés combattre l’impunité naissent dans un système où l’impunité demeure la règle. Les massacres se succèdent, les violences sexuelles sont documentées par les organisations de défense des droits humains, les rapports de l’ULCC et de l’UCREF s’accumulent, mais les condamnations restent rares.
C’est précisément cette contradiction que pointe Rosy Auguste Ducéna, responsable de programme du Réseau national de défense des droits humains, dans ses critiques publiques rapportées dans l’article transmis.
Selon elle, le problème n’est pas seulement la création des pôles, mais la manière dont ils sont déjà orientés, peuplés et encadrés.
Des magistrats contestés avant même leur certification
Le premier signal d’alerte concerne la composition annoncée de ces pôles. Selon les informations rapportées par Rosy Auguste Ducéna du RNDDDH, certains magistrats pressentis traîneraient derrière eux des passifs judiciaires ou institutionnels jugés problématiques.
Elle cite notamment le cas de Jean Michel Raymond, associé, dans ses critiques, à la gestion du dossier Woodly Ethéart, alias Sonson La Familia, et Lionel Nelfort, alias Lionel Le Récif, une affaire emblématique de kidnapping qui s’était terminée par la relaxe des personnes concernées par le juge Lamarre Bélizaire.
Plus grave encore, Rosy Auguste Ducéna s’inquiète de la présence, dans la liste des personnes désignées, d’avocats qui ne seraient pas magistrats. Selon ses propos rapportés, plusieurs des dix juges choisis par le ministère de la Justice seraient des avocats, alors que cette précision ne figurerait pas clairement dans la lettre du CSPJ relative à leur certification.
Le RNDDH indique avoir écrit au ministère de la Justice et au CSPJ pour demander des explications sur les critères de sélection.
Le poids de Bernard Saint-Vil et la question de l’inaction judiciaire
Les inquiétudes ne portent pas seulement sur les magistrats. Elles concernent aussi le rattachement des pôles spécialisés au parquet et au décanat du Tribunal de première instance de Port-au-Prince, dirigé par le doyen Bernard Saint-Vil.
Pour Rosy Auguste Ducéna, ce choix est problématique car cette juridiction a déjà eu entre ses mains de nombreux dossiers relatifs aux crimes de masse, aux violences sexuelles et à la criminalité organisée, sans que des réponses judiciaires fortes aient suivi.
Le RNDDH affirme avoir recensé au moins 68 cas de crimes de masse et de violences sexuelles entre 2018 et 2026, toujours selon le texte transmis par l’utilisateur. La critique est lourde : malgré la notoriété de certains chefs de gangs et la documentation répétée des violences, aucun jugement par contumace significatif n’aurait été rendu contre ces criminels, selon les propos rapportés de Rosy Auguste Ducéna.
Cette accusation d’inaction institutionnelle pose une question fondamentale : pourquoi confier des pôles spécialisés à des autorités judiciaires qui, selon les défenseurs des droits humains, n’ont pas démontré leur volonté d’agir lorsqu’elles disposaient déjà de moyens juridiques ordinaires ? Si les mêmes acteurs administrent les nouveaux outils, qu’est-ce qui garantit que les résultats seront différents ?
L’urgence d’un contrôle citoyen
La création de pôles spécialisés aurait pu être une bonne nouvelle. Elle le reste peut-être, à condition que la société civile, les médias, les associations de victimes, les organisations de droits humains et les partenaires internationaux refusent d’en faire un simple objet de communication gouvernementale.
Le RNDDH pose ici une alerte nécessaire. Il ne s’agit pas de rejeter par principe l’idée des pôles, mais d’empêcher leur confiscation. Une justice spécialisée n’a de sens que si elle est indépendante, compétente, transparente et capable de remonter les chaînes de responsabilité.
Elle doit poursuivre les exécutants, mais aussi les commanditaires ; les criminels armés, mais aussi leurs financiers ; les petits agents corrompus, mais aussi les hauts responsables qui organisent, protègent ou profitent du système.
Sinon, Haïti aura ajouté une institution de plus à son décor d’État de droit sans État de droit réel. Une institution inaugurée en grande pompe, saluée dans les discours, photographiée par les officiels mais déjà minée par les mêmes logiques de contrôle, d’opacité et de protection des puissants.
Le danger est là : que les pôles judiciaires spécialisés, créés pour juger les crimes les plus graves, deviennent à leur tour les otages de ceux qu’ils devraient inquiéter.

