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1 192 nouveaux policiers gradués : mais derrière la cérémonie, des agents de la PNH toujours mal payés, mal équipés et exposés à la mort

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Port-au-Prince, 29 mai 2026 — Le gouvernement haïtien présente la graduation de la 36e promotion de la Police nationale d’Haïti comme une étape majeure dans la lutte contre l’insécurité. À l’École nationale de police, à Pétion-Ville, 1 192 nouveaux policiers, dont 238 femmes, ont officiellement intégré les rangs de la PNH dans le cadre de la deuxième cohorte du programme P4000+. La promotion, baptisée « Les Indigènes » selon iciHaïti, est présentée par les autorités comme un renfort destiné à appuyer les opérations de la PNH, des FAd’H et de la Force de Répression des Gangs. [icihaiti.com]

Mais derrière les discours officiels, les uniformes neufs et les promesses de « zéro tolérance » face aux groupes armés, une question centrale demeure : à quoi sert d’augmenter le nombre de policiers si l’État ne garantit pas à ces agents des conditions de travail dignes, des salaires décents, une protection sociale réelle, des équipements suffisants et une prise en charge effective lorsqu’ils sont blessés ou assassinés ?

La cérémonie présidée par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a été placée sous le signe du rétablissement de l’autorité de l’État, de la reconquête des zones stratégiques et de la préparation d’élections générales libres et crédibles. Plusieurs médias rapportent que le chef du gouvernement a rendu hommage aux policiers tombés en service et réaffirmé la politique de « zéro tolérance » contre les groupes armés. Pourtant, pour beaucoup de policiers, de syndicats et d’organisations de défense des droits humains, le problème n’est pas seulement le nombre d’agents disponibles. Le vrai problème, c’est la manière dont l’État traite ceux qu’il envoie au front. [alterpresse.org], [lenouvelliste.com]

Recruter plus, oui. Mais pour quelles conditions ?

Depuis plusieurs années, l’État haïtien annonce régulièrement de nouvelles promotions policières comme réponse à l’expansion des gangs. La 36e promotion s’inscrit dans cette logique : renforcer les effectifs, occuper le terrain, soutenir les opérations sécuritaires. Sur le papier, l’arrivée de près de 1 200 agents supplémentaires peut apparaître comme une bonne nouvelle pour une institution sous pression. Mais cette politique du chiffre montre rapidement ses limites si elle n’est pas accompagnée d’une politique sociale et professionnelle ambitieuse.

Car un policier n’est pas seulement un effectif ajouté dans un tableau administratif. C’est un travailleur exposé, souvent mal payé, parfois mal équipé, régulièrement menacé, et dont la famille peut se retrouver abandonnée en cas de blessure ou de décès. C’est précisément ce que dénoncent depuis longtemps les organisations policières et les défenseurs des droits humains.

Le Syndicat national des policiers haïtiens, le SYNAPOHA, a encore dénoncé en février 2026 la précarité salariale et les conditions de travail des policiers. Selon cette organisation, les agents continuent de travailler sous une pression constante, souvent sans équipements adéquats, sans protection sociale suffisante et avec une rémunération jugée insuffisante au regard des risques encourus. Le syndicat réclame notamment une révision des salaires, l’octroi d’une prime de risque, la mise en place d’une assurance, une protection sociale adéquate, l’amélioration des conditions de travail et l’accès à des facilités de crédit adaptées aux besoins des policiers. [vantbefinfo.com]

Cette revendication syndicale pose une contradiction majeure : l’État demande aux policiers de risquer leur vie pour restaurer l’autorité publique, mais tarde à leur garantir les moyens matériels, sociaux et financiers de cette mission.

Une institution en première ligne, mais socialement fragilisée

Les chiffres disponibles dressent un tableau préoccupant. Dans une enquête publiée en juin 2024, le Réseau national de défense des droits humains, RNDDH, indiquait que 95 % des policiers et policières interrogés considéraient leurs conditions générales de travail comme une source de grande frustration. La même enquête révélait que 92 % des répondants n’étaient pas satisfaits de leur salaire, 80 % jugeaient leur couverture de santé inefficace, 95 % disaient ne pas avoir accès à une assistance psychologique et 90 % affirmaient ne pas disposer de matériels et d’équipements adéquats et suffisants pour accomplir leur travail. [lenational.org], [web.rnddh.org]

Ces données ne relèvent pas du détail administratif. Elles disent quelque chose de profond : la PNH est appelée à combattre des groupes armés souvent lourdement équipés, mais une grande partie de ses agents estime ne pas disposer des conditions minimales pour exercer correctement leur métier. L’écart entre le discours sécuritaire et la réalité du terrain devient alors immense.

À cela s’ajoute la question du logement et de la sécurité personnelle des policiers eux-mêmes. Dans son rapport de 2025, le RNDDH indique que la chute de quartiers comme Carrefour-Feuilles, Delmas ou Solino sous l’emprise de groupes armés a contraint de nombreux policiers à quitter leur domicile. Certains logent chez des proches, chez des amis ou même dans les enceintes des postes de police où ils sont affectés. Le rapport mentionne notamment des conditions jugées inacceptables dans certains commissariats et bases d’unités spécialisées. [web.rnddh.org]

Autrement dit, l’État célèbre des policiers en parade, mais beaucoup d’entre eux vivent dans la peur, l’instabilité et la précarité. Comment exiger d’un agent qu’il défende l’État si l’État ne le défend pas lui-même ?

Les policiers paient le prix du sang

La question des policiers tués ou assassinés reste l’un des angles morts du discours officiel. Les hommages rendus lors des cérémonies sont nécessaires, mais ils ne peuvent remplacer une politique réelle de protection, de prévention, d’indemnisation et d’accompagnement des familles.

Selon des données rapportées par le RNDDH et relayées par Le National, 303 policiers ont été tués entre 2015 et 2023, auxquels s’ajoutaient déjà 20 autres policiers tués de janvier à juin 2024. Le même article évoque également 68 attaques contre des commissariats, sous-commissariats, prisons et bases d’unités spéciales entre 2012 et 2024. [lenational.org]

Un autre bilan, également attribué au RNDDH, fait état d’au moins 33 policiers tués entre juin 2024 et juin 2025, dont 16 assassinés entre le 5 janvier et le 4 juin 2025. Ce même rapport critique les retards dans le paiement des salaires, les lenteurs administratives pour les soins des agents blessés ou pour l’organisation des funérailles des policiers tués, ainsi que les problèmes liés aux primes de risque. [lenational.org]

Ces chiffres donnent une autre lecture de la 36e promotion. Les 1 192 nouveaux agents n’arrivent pas dans une institution simplement « renforcée » ; ils entrent dans une institution qui a déjà perdu des centaines des siens, dans un contexte où les policiers deviennent eux-mêmes des cibles. Leur engagement ne peut donc pas être réduit à un slogan patriotique. Il implique un contrat moral et social entre l’État et ses agents.

Le syndicalisme policier rappelle une évidence : la sécurité publique commence par la dignité des policiers

Le discours syndical porté par le SYNAPOHA et les revendications relayées par les organisations de défense des droits humains rappellent une évidence souvent oubliée : on ne construit pas une police efficace sur la précarité de ses agents.

La lutte contre les gangs ne peut pas reposer uniquement sur des cérémonies de graduation, des annonces de recrutement ou des formules martiales. Elle suppose une stratégie globale : formation continue, équipements adaptés, véhicules opérationnels, munitions contrôlées mais disponibles pour les unités engagées, renseignement, coordination, accompagnement psychologique, assurance santé, protection des familles, primes de risque réellement versées, salaires réguliers et décents.

Or les revendications des policiers montrent que ces éléments ne sont pas encore garantis. Le SYNAPOHA parle d’une précarité qui fragilise l’institution policière et compromet la sécurité nationale. Le RNDDH, de son côté, souligne que les conditions de travail, les équipements, les salaires, les primes, la prise en charge des blessés et l’accompagnement des familles des agents tués restent des points critiques. [vantbefinfo.com] [gazettehaiti.com], [web.rnddh.org]

La perspective syndicale permet donc de déplacer le débat. Il ne s’agit pas de nier l’importance du recrutement de nouveaux policiers. Il s’agit de dire que le recrutement ne suffit pas. Une police renforcée numériquement mais affaiblie socialement reste une institution vulnérable.

Une politique sécuritaire ne peut pas être seulement quantitative

Le gouvernement affirme que cette nouvelle promotion constitue une étape décisive vers le retour de la paix et la tenue d’élections générales libres et crédibles. Cette ambition peut être entendue. Mais elle soulève une autre interrogation : peut-on organiser des élections crédibles dans un pays où les forces chargées de sécuriser le territoire dénoncent elles-mêmes des salaires insuffisants, des équipements inadéquats, une couverture sociale inefficace et une exposition permanente à la mort ?

Le problème de la PNH n’est pas seulement un déficit d’effectifs. C’est aussi un déficit de politique publique. Les nouvelles recrues risquent d’être rapidement confrontées aux mêmes réalités que leurs aînés : postes attaqués, patrouilles ciblées, manque de moyens, fatigue, frustration, incertitude administrative, familles inquiètes et sentiment d’abandon.

Dans ces conditions, la 36e promotion ne doit pas être seulement célébrée. Elle doit devenir un point de départ pour ouvrir un vrai chantier social dans la Police nationale d’Haïti. Les syndicats policiers, les associations de défense des droits humains et les familles de policiers tombés en service posent tous, à leur manière, la même question : qu’est-ce que l’État est prêt à garantir à ceux qu’il envoie affronter les gangs ?

Conclusion : des policiers en plus, mais une responsabilité en plus pour l’État

L’arrivée de 1 192 nouveaux policiers dans les rangs de la PNH est un événement important. Mais elle ne peut pas servir de vitrine pour masquer les failles profondes de l’institution. Chaque nouvelle promotion augmente aussi la responsabilité de l’État envers ses agents.

Former des policiers sans améliorer leurs conditions de travail, c’est produire de la vulnérabilité en uniforme. Les envoyer dans des zones à haut risque sans protection sociale solide, sans assurance efficace, sans primes de risque transparentes, sans équipements adaptés et sans soutien psychologique, c’est leur demander un sacrifice sans leur garantir la dignité.

La vraie mesure du renforcement de la PNH ne se comptera donc pas seulement au nombre de recrues diplômées. Elle se mesurera à la capacité de l’État haïtien à répondre aux revendications élémentaires de ses policiers : vivre dignement, travailler correctement, être protégés, être soignés, être indemnisés, et ne pas être abandonnés après avoir servi la République.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

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