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Alix Didier Fils-Aimé célèbre le soutien de Washington pendant que le pays s’enfonce dans la faim, la peur et la misère

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Alix Didier Fils-Aimé et le vice-secrétaire d’État américain Christopher Landau.

Une rencontre présentée comme une victoire, mais vécue comme une mise sous tutelle

Le communiqué publié par le service de communication du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé tente de transformer la visite du vice-secrétaire d’État américain Christopher Landau, le vendredi 29 mai 2026 au Palais National, en moment historique.

Le texte affirme que cette rencontre « marque un tournant politique décisif » et que « la Maison-Blanche aligne son soutien total, exclusif et indéfectible derrière le chef du Gouvernement haïtien ».

Mais cette formule, loin de rassurer, soulève une question fondamentale : devant qui le Premier ministre cherche-t-il réellement sa légitimité ? Devant le peuple haïtien, qui subit l’insécurité, la faim, les déplacements forcés et l’effondrement économique ? Ou devant Washington, dont le soutien semble désormais présenté comme un certificat de survie politique ? Dans un pays souverain, le pouvoir devrait d’abord rendre compte à la population. Or, ce communiqué donne l’impression inverse : Fils-Aimé semble moins s’adresser aux Haïtiens qu’à son protecteur américain, comme un dirigeant venu présenter son bilan à celui qui le soutient politiquement.

Le communiqué parle de “soutien absolu”, le pays réel parle d’effondrement social

Le texte officiel insiste : « Face à la crise, Washington choisit la clarté. » Il ajoute que « les États-Unis font bloc avec le Premier ministre pour restaurer l’autorité de l’État, démanteler les réseaux criminels et stabiliser les institutions ».

Mais quelle clarté ? Celle des salons diplomatiques ou celle des rues contrôlées par les gangs ? Car pendant que la Primature célèbre l’appui américain, la population haïtienne vit une catastrophe humanitaire. Selon la CNSA, entre mars et juin 2026, plus de 5,83 millions de personnes, soit 52 % de la population analysée, devraient être confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, en Phase 3 de l’IPC ou plus. Parmi elles, près de 1,9 million de personnes se trouvent en Phase 4, c’est-à-dire en situation d’Urgence alimentaire.

Ces chiffres contredisent directement le ton triomphaliste du communiqué. Un gouvernement qui prétend restaurer l’autorité de l’État ne peut pas ignorer qu’une majorité de la population analysée peine à se nourrir. La faim est aujourd’hui l’un des visages les plus brutaux de l’échec politique haïtien.

“Reconquête territoriale” ou propagande d’État ?

Dans son communiqué, la Primature affirme que le Premier ministre a présenté des « victoires concrètes » de ses forces de sécurité, notamment une « Reconquête territoriale : reprise progressive du contrôle des zones stratégiques de la capitale ».

Cette phrase sonne comme une déclaration de victoire. Pourtant, sur le terrain, les chiffres racontent une autre histoire. La Banque mondiale indique que le niveau de violence et d’insécurité reste élevé depuis 2019 et que cette situation avait entraîné le déplacement de 1,4 million de personnes en mars 2026. L’Organisation internationale pour les migrations indiquait déjà en juin 2025 que près de 1,3 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays, soit une hausse de 24 % depuis décembre 2024.

Comment parler sérieusement de « reconquête territoriale » quand des centaines de milliers de familles ont été forcées de quitter leurs maisons ? Comment parler de reprise de contrôle quand les populations du Centre, de l’Artibonite, de Port-au-Prince et d’autres zones vivent encore sous la menace permanente des groupes armés ? La reconquête proclamée par le pouvoir ressemble davantage à une formule de communication qu’à une réalité vérifiable pour les citoyens.

Le Palais National ne résume pas Haïti

Le communiqué souligne que Christopher Landau s’est rendu au Palais National et au Champ de Mars pour « constater la reprise en main sécuritaire de ces espaces symboliques du pouvoir républicain ».

Mais Haïti ne se limite pas au Palais National. Sécuriser quelques espaces symboliques pour une visite diplomatique ne signifie pas sécuriser un pays. Le peuple ne vit pas dans les communiqués officiels. Il vit dans les quartiers encerclés, les routes coupées, les familles déplacées, les écoles fermées, les hôpitaux fragilisés, les marchés perturbés et les maisons abandonnées.

D’ailleurs, les propos optimistes de Christopher Landau ont été mal accueillis par plusieurs citoyens interrogés à Port-au-Prince. Selon RFI, des habitants ont dénoncé un discours en décalage avec la réalité du terrain, l’un d’eux affirmant que le responsable américain semblait parler « d’une autre Haïti ». Cette réaction populaire montre que la communication officielle ne convainc pas ceux qui vivent quotidiennement l’insécurité.

Pendant que le pouvoir parle de stabilité, l’économie s’écroule

Le communiqué affirme que le gouvernement et l’administration américaine veulent rebâtir « un Haïti stable et démocratique » sous la direction du Premier ministre.

Là encore, les données économiques contredisent cette mise en scène. La Banque mondiale rappelle qu’Haïti demeure le pays le plus pauvre d’Amérique latine et des Caraïbes, et l’un des plus pauvres au monde. Elle indique aussi que l’économie haïtienne s’est contractée pour une septième année consécutive en 2025, dans un contexte d’intensification de la violence des gangs, avec un recul du PIB réel de 2,7 % et une inflation moyenne de 28,3 %.

La même source estime que 49,0 % des Haïtiens vivaient avec moins de 3 dollars par jour en 2025, selon le seuil international en parité de pouvoir d’achat 2021. Voilà la réalité sociale derrière les mots creux de stabilité : un pays où près d’une personne sur deux vit dans une pauvreté extrême ou quasi extrême, pendant que les prix, l’insécurité et la paralysie économique étranglent les ménages.

Un Premier ministre présenté comme “pivot légitime”, mais légitime pour qui ?

Le communiqué affirme que Christopher Landau a salué « le leadership et la détermination d’Alix Didier Fils-Aimé », en réitérant que son gouvernement est « le pivot légitime pour mener le pays vers des élections libres et souveraines ».

Cette phrase est politiquement lourde. Elle revient à faire valider la légitimité d’un chef de gouvernement haïtien par un responsable américain. Or, dans une démocratie réelle, la légitimité ne descend pas de Washington : elle monte du peuple. Ce n’est pas à une puissance étrangère de désigner qui serait le « pivot légitime » d’Haïti. C’est au peuple haïtien, par des institutions crédibles, transparentes et souveraines.

Même la perspective électorale reste incertaine. Human Rights Watch indique que les autorités de transition ont prévu un calendrier électoral, avec un premier tour en août 2026 et des résultats définitifs au plus tard le 20 janvier 2027, mais sous réserve d’une amélioration de la situation sécuritaire. Autrement dit, le gouvernement parle d’élections libres alors que les conditions mêmes de sécurité permettant leur organisation restent fragiles.

Le “pacte indéboulonnable” avec Washington : alliance stratégique ou dépendance politique ?

La phrase la plus révélatrice du communiqué est peut-être celle-ci : « Cette visite historique scelle un pacte indéboulonnable entre Port-au-Prince et Washington. »

Dans la bouche d’un gouvernement haïtien, cette formulation est inquiétante. Elle ne parle pas d’abord d’un pacte avec le peuple. Elle ne parle pas d’un contrat social, d’une réponse à la misère, d’un plan national de sécurité ou d’un engagement envers les familles déplacées. Elle parle d’un pacte avec Washington.

C’est précisément là que se trouve le cœur de la critique : Alix Didier Fils-Aimé apparaît comme le poulain politique des États-Unis, un dirigeant qui cherche à consolider son pouvoir non par des résultats tangibles, mais par l’appui diplomatique américain. Cette rencontre ressemble moins à une réunion entre partenaires égaux qu’à une séance de reddition de comptes devant le maître politique étranger. Pendant que le pays s’enfonce, le Premier ministre semble vouloir prouver à Washington qu’il reste l’homme de la situation.

Les chiffres contre la propagande

Le communiqué parle de « victoires concrètes ». Les chiffres, eux, parlent de crise nationale : 5,83 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë entre mars et juin 2026, soit 52 % de la population analysée. Près de 1,9 million de personnes en situation d’Urgence alimentaire, Phase 4 de l’IPC. 1,4 million de personnes déplacées en mars 2026 en raison de la violence et de l’insécurité.

Plus de 5 500 personnes tuées et plus de 2 600 blessées par la violence en 2025, selon les données citées par la Banque mondiale à partir du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Une économie en contraction pour une septième année consécutive en 2025, avec un PIB réel en recul de 2,7 %. Une inflation moyenne de 28,3 % en 2025. 49,0 % des Haïtiens vivant avec moins de 3 dollars par jour en 2025.

Ces données suffisent à démonter le récit officiel. Il ne s’agit pas d’un pays en pleine reprise. Il s’agit d’un pays en survie.

Conclusion : une communication de victoire sur fond de désastre national

Le communiqué de la Primature tente d’imposer une image : celle d’un Premier ministre soutenu par Washington, maître d’une transition sécuritaire et politique, engagé dans la reconstruction d’un État stable. Mais la réalité est bien différente.

Le pays sombre dans l’insécurité, la faim, la pauvreté et les déplacements massifs. Les gangs continuent de peser sur la vie nationale. L’économie recule. Les familles s’appauvrissent. Les citoyens fuient leurs quartiers. Et pendant ce temps, le pouvoir célèbre une poignée de main avec Washington comme s’il s’agissait d’une victoire nationale.

Cette rencontre entre Alix Didier Fils-Aimé et Christopher Landau n’a donc pas seulement révélé le soutien américain au Premier ministre. Elle a révélé l’écart abyssal entre la propagande officielle et la souffrance du peuple haïtien.

En définitive, Fils-Aimé peut recevoir les félicitations de Washington, mais il ne pourra pas indéfiniment masquer la réalité : un gouvernement ne se juge pas à la chaleur des communiqués diplomatiques, mais à sa capacité à protéger son peuple, à nourrir les familles, à libérer les territoires, à restaurer la justice et à rendre des comptes à la nation.

Aujourd’hui, sur ces points essentiels, le bilan reste accablant.

Marie Décius
Marie Décius
Marie Décius est journaliste indépendante basée à Port‑au‑Prince. Elle couvre principalement l’éducation, les droits sociaux et les enjeux politiques en Haïti, avec un regard engagé et proche du terrain.

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