Les Télécommunications d’Haïti SAM, plus connue sous l’appelation TELECO, est une société Anonyme Mixte dont le siège social était situé a l’angle rue Fernand et Ave Martin Luther King (Pont Morin).
Entre 2006 et 2009, la politique économique mise en œuvre sous la présidence de René Préval avait profondément transformé le paysage des entreprises publiques en Haïti. Téléco, Minoterie d’Haïti, Cimenterie nationale : ces structures, longtemps considérées comme des piliers de l’économie étatique, avaient été progressivement restructurées, privatisées ou fortement réduites.
Derrière le vocabulaire de la modernisation, c’est une logique de retrait de l’État économique qui s’était imposée, accompagnée de licenciements massifs et de profondes tensions sociales.
Téléco : la privatisation comme horizon politique
Dans un entretien accordé au Miami Herald, René Préval avait clairement exposé son orientation :
« On s’acheminait vers la création d’une société mixte, gouvernement/secteur privé. »
Cette déclaration avait marqué une rupture importante : l’État n’entendait plus conserver seul la maîtrise d’un secteur stratégique comme les télécommunications. Préval justifiait cette orientation par un argument de compétence et de capacité d’investissement :
« Dans le domaine des télécommunications, vous aviez besoin de gens qui s’y connaissaient et qui avaient les moyens d’investir dans le secteur. »
Ce discours avait traduit une vision où l’État haïtien était présenté comme structurellement limité dans la gestion des entreprises publiques.
Le clientélisme comme justification de la réforme
Le président avait également insisté sur les dérives internes de la Téléco :
« Cette dernière avait souvent servi les politiciens pour caser leurs sympathisants. »
Cette critique du clientélisme avait servi de fondement à une restructuration beaucoup plus large. Plutôt que de renforcer les capacités de gestion publique, la réponse politique avait consisté à réduire le périmètre de l’État économique et à ouvrir l’entreprise au secteur privé.
Une politique de licenciements massifs
La transformation de la Téléco s’était surtout traduite par une restructuration sociale brutale. Le directeur général de l’époque, Michel Présumé, avait annoncé un plan de réduction drastique des effectifs : 1241 employés avaient été licenciés en quelques semaines ; l’objectif était de passer de 3475 à 1200 employés ; l’entreprise devait devenir plus « compétitive » Selon lui, le processus avait été encadré par des compensations financières et des procédures administratives :
« Le processus avait débuté le 5 juillet. »
Il avait également indiqué que plus de 600 salariés avaient déjà signé des accords de départ :
« Plus de 600 personnes avaient récupéré leur chèque à la Banque Nationale de Crédit s’engageant à ne pas exercer de poursuite contre la compagnie. »
Cependant, ces procédures avaient suscité des interrogations sur le consentement réel des salariés et sur l’asymétrie du rapport de force entre l’entreprise et les employés.
Une nouvelle philosophie du travail public
Le discours managérial adopté à la Téléco avait marqué une rupture nette dans la conception de l’emploi public. Michel Présumé avait affirmé :
« Nous n’avions pas besoin d’individus sans compétence qui se faisaient appeler agent administratif ou comptable. »
L’entreprise avait alors réorienté sa politique de recrutement vers les profils techniques, avec un objectif de 70 % de techniciens.
Dans cette logique, une partie du personnel avait été considérée comme structurellement excédentaire :
« Nous nous étions séparés des éléments négatifs même s’ils étaient détenteurs de diplômes. »
La compétence avait été redéfinie exclusivement en termes de productivité et d’efficacité opérationnelle.
Formation et exclusion progressive
Un dispositif de formation avait été évoqué pour une partie des employés :
« Nous avions donné une formation de 3 à 6 mois aux employés qui n’avaient pas pu travailler. »
Mais cette mesure n’avait concerné qu’une fraction limitée du personnel, tandis que la majorité des salariés avait été exclue du processus. Dans les faits, la restructuration avait reposé sur une sélection stricte entre employés jugés « utiles » et « non performants ».
Une dynamique qui avait dépassé la Téléco
La Téléco n’avait pas constitué un cas isolé. Durant cette période, la Minoterie d’Haïti et la Cimenterie nationale avaient également été engagées dans des processus de privatisation ou de restructuration profonde. Ces politiques s’inscrivaient dans une même logique : réduction du rôle économique de l’État ; ouverture au secteur privé ; transformation des entreprises publiques en structures hybrides ou disparues.
Modernisation ou démantèlement ?
Officiellement, ces réformes avaient été présentées comme des mesures de modernisation destinées à améliorer l’efficacité de l’économie haïtienne. Mais leurs effets avaient été multiples : licenciements massifs ; perte de contrôle de l’État sur des secteurs stratégiques ; affaiblissement durable de l’emploi public ; disparition progressive d’outils industriels nationaux.
Conclusion
Entre 2006 et 2009, la trajectoire de la Téléco, de la Minoterie et de la Cimenterie avait illustré une transformation profonde de l’État haïtien : celle d’un retrait progressif de ses fonctions économiques.
Pour ses défenseurs, René Préval avait engagé des réformes nécessaires face à des entreprises jugées inefficaces et politisées. Pour ses critiques, cette période avait marqué l’accélération d’un processus de démantèlement économique dont les conséquences structurelles restaient visibles bien au-delà de son mandat.
Marie Décius est journaliste indépendante basée à Port‑au‑Prince. Elle couvre principalement l’éducation, les droits sociaux et les enjeux politiques en Haïti, avec un regard engagé et proche du terrain.