
Dans les salons climatisés de l’Hôtel Karibe, le pouvoir a célébré, ce vendredi 15 mai, la Journée nationale des enseignants. Discours solennels, hommages appuyés, déclarations patriotiques : tout était réuni pour mettre en scène l’importance des éducateurs dans la société haïtienne.
À la tribune, le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, le Dr Vijonet DEMERO, a multiplié les formules symboliques pour saluer « le courage », « l’engagement » et « la résilience » des enseignants.
En créole, il a lancé : « Pa gen lekòl san anseyan. Pa gen peyi san fòmatè, san edikatè. »
Des mots forts. Mais des mots qui résonnent surtout comme une opération de communication politique dans un pays où les enseignants publics vivent dans une précarité devenue insoutenable.
La rhétorique de la reconnaissance face à la réalité de l’abandon
Depuis plusieurs années, les gouvernements haïtiens répètent les mêmes hommages à l’égard des enseignants. Pourtant, sur le terrain, les conditions de vie des professeurs continuent de se dégrader brutalement.
Le paradoxe est devenu presque obscène : plus l’État célèbre les enseignants dans ses discours, plus ceux-ci s’enfoncent dans la pauvreté.
Dans un contexte marqué par l’inflation galopante, la dépréciation continue de la gourde et l’explosion du coût de la vie, de nombreux enseignants des lycées et écoles nationales ne parviennent même plus à couvrir leurs besoins essentiels. Certains vivent avec des salaires dérisoires versés en retard ; d’autres travaillent depuis des années sans nomination officielle, donc sans stabilité administrative ni protection sociale.
La réalité quotidienne des enseignants haïtiens est très éloignée des discours prononcés devant les diplomates et les partenaires internationaux.
Des revendications connues… et systématiquement ignorées
Les syndicats d’enseignants ne réclament pourtant rien d’extraordinaire. Depuis des mois, leurs revendications sont publiques, documentées et répétées dans les mobilisations nationales.
Parmi les principales demandes figurent : l’augmentation des salaires pour les adapter à la cherté de la vie ; la nomination des enseignants travaillant sans statut officiel ; le paiement des arriérés de salaire ; une véritable assurance maladie via l’OFATMA ; des avantages sociaux décents ; de meilleures conditions de travail dans les écoles publiques ; et la régularisation administrative.
Plusieurs plateformes syndicales ont d’ailleurs observé des mouvements de grève au cours des derniers mois pour dénoncer l’inaction du ministère et le non-respect des engagements pris par l’État.
Mais au lieu de répondre concrètement à cette crise sociale, le pouvoir et le ministre de l’éducation nationale, Dr Vijonet DEMERO, préfèrent multiplier les cérémonies symboliques et les déclarations émotionnelles.
La mise en scène politique de la souffrance enseignante
Le problème n’est pas qu’un ministre rende hommage aux enseignants. Le problème est qu’il le fasse tout en dirigeant un système éducatif incapable de garantir à ces mêmes enseignants une vie digne.
Car enfin, de quoi parle-t-on exactement lorsqu’on évoque « la résilience » des enseignants haïtiens ?
On parle d’hommes et de femmes qui continuent d’enseigner malgré des salaires insuffisants ; des mois d’arriérés ; l’absence de couverture médicale ; et parfois même la faim. Dans ce contexte, glorifier leur « sacrifice » peut rapidement devenir une forme de cynisme politique.
Le ministre transforme la souffrance des enseignants en récit héroïque, précisément pour éviter de répondre aux questions matérielles : combien gagnent-ils réellement ? Comment survivent-ils ? Pourquoi tant d’enseignants restent-ils sans nomination ? Pourquoi les engagements pris avec les syndicats ne sont-ils presque jamais respectés ?
Les enseignants ne vivent pas de slogans
La phrase du ministre « Pa gen peyi san edikatè » sonne juste. Mais elle devient vide lorsqu’elle n’est suivie d’aucune politique sociale sérieuse. Les enseignants haïtiens n’ont pas besoin qu’on leur rappelle leur importance une fois par an dans un hôtel de luxe.
La véritable reconnaissance d’un enseignant ne se mesure pas au nombre d’applaudissements reçus lors d’une cérémonie officielle. Elle se mesure à sa capacité de vivre dignement de son travail. Or aujourd’hui, beaucoup d’enseignants haïtiens survivent davantage qu’ils ne vivent.
Une fracture grandissante entre l’État et le monde enseignant
Le plus inquiétant est sans doute là : une fracture profonde s’installe entre les autorités et les enseignants eux-mêmes. Les enseignants entendent les hommages. Mais ils constatent surtout l’absence de changements concrets.
Dans l’Haïti de 2026, le problème central des enseignants n’est pas le manque de reconnaissance symbolique. C’est la pauvreté. Et aucune rhétorique ministérielle, aussi bien formulée soit-elle, ne pourra masquer durablement cette réalité.

