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Nouveau décret minier du gouvernement : Alix Didier Fils-Aimé livre-t-il les ressources stratégiques d’Haïti aux étrangers ?

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Un rassemblement contre l’exploitation minière en Haiti.

Interrogé par Le Nouvelliste et Magik9 lors de son passage à Rome, le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, a défendu la publication, dans Le Moniteur du 30 mars 2026, d’un décret encadrant les activités minières en Haïti. Un texte présenté comme « moderne » et indispensable pour attirer des investisseurs étrangers dans un secteur jugé stratégique. Mais cette justification, en apparence technocratique, soulève de profondes interrogations sur la méthode, le calendrier et surtout la légalité politique d’une telle réforme.

Un décret pris hors du champ démocratique ?

Premier point de fracture : la compétence même de Alix Didier Fils-Aimé à engager seul une refonte d’un secteur aussi sensible que les ressources minières. Le rôle du Premier ministre dans la configuration actuelle devrait être strictement limité à la gestion des urgences nationales : organisation des élections, maintien d’un minimum de stabilité sécuritaire et mesures sociales ponctuelles face à l’effondrement des conditions de vie des classes populaires.

Or, en l’absence d’un Parlement fonctionnel, toute réforme structurelle touchant à la souveraineté économique du pays pose un problème démocratique majeur. Le texte minier, adopté en Conseil des ministres sans débat législatif public, s’inscrit ainsi dans une zone grise institutionnelle où Alix Didier Fils-Aimé concentre des pouvoirs qui, en temps normal, relèveraient du pouvoir législatif.

Alors, il s’agit d’une dérive préoccupante : un gouvernement de transition qui se comporte comme un législateur permanent, sans mandat électif direct ni contre-pouvoir effectif.

Une légitimité contestée dans un contexte de vide parlementaire

Le cœur du problème reste politique : peut-on réformer durablement un secteur si stratégique pour l’économie du pays sans représentation nationale élue ?

Dans une démocratie fonctionnelle, les ressources minières, souvent synonymes de rente, de dépendance et de conflits d’intérêts, sont encadrées par des lois votées par des parlementaires issus des urnes. L’absence de Parlement prive la population de ce filtre essentiel. Par conséquent, le gouvernement Fils-Aimé s’arrogerait ainsi une compétence de souveraineté sans mandat clair, transformant une administration de transition en pouvoir normatif de long terme.

Investissements étrangers et mémoire des contrats controversés

Au-delà du cadre juridique, c’est la philosophie même des décisions économiques prises par Alix Didier Fils-Aimé qui interroge. Le gouvernement de transition défend la nécessité de « moderniser » des secteurs stratégiques afin de rassurer les investisseurs étrangers et d’installer un cadre jugé plus stable et plus prévisible. Mais cette logique de sécurisation de l’investissement, présentée comme une évidence technique, s’inscrit dans un contexte politique beaucoup plus trouble.

Car dans les débats récents, un précédent lourd pèse désormais sur la lecture de ces choix : la signature, le 15 décembre 2025, d’une convention de concession de cinquante ans avec la société Metric Facility S.A., pour la construction et la gestion de trois établissements pénitentiaires en Haïti.

Ce contrat, d’une durée exceptionnellement longue, engage l’État haïtien sur un demi-siècle et pourrait, selon plusieurs projections, représenter plus de six milliards de dollars de charges cumulées pour les finances publiques.

Dans ce contexte, la critique dépasse le seul cas pénitentiaire. Elle touche à une tendance plus large : celle d’une multiplication de contrats de long terme par Alix Didier Fils-Aimé dans des secteurs stratégiques, conclus dans un cadre institutionnel fragilisé.

C’est précisément cette dynamique qui nourrit les inquiétudes autour du nouveau décret minier de gouvernement Fils-Aimé : non pas seulement parce qu’il ouvre davantage l’économie aux capitaux étrangers, mais parce qu’il s’inscrit dans une séquence politique où des engagements structurants sont pris sans Parlement, sans débat législatif, et sans véritable transparence publique sur les conditions de négociation.

Dès lors, la question posée n’est plus uniquement celle de la “modernisation” du droit minier, mais celle d’un basculement progressif : celui d’un État qui, faute d’institutions législatives opérationnelles, engage ses ressources et ses secteurs stratégiques à travers des contrats de très long terme, dont les effets dépassent largement le cadre d’une transition politique.

Certains observateurs vont plus loin et se demandent si cette dynamique ne s’inscrit pas dans une série plus large d’accords économiques et sécuritaires qui, cumulés, pourraient engager durablement les ressources du pays : iridium, pétrole, or et cuivre au bénéfice d’acteurs étrangers.

Une urgence démocratique avant une réforme économique

Au-delà du cas du décret minier, c’est la question institutionnelle qui revient avec insistance. Peut-on engager des réformes structurelles majeures sans Parlement, sans élections et sans débat public contradictoire ?

La réponse est non. Et toute tentative de réorganisation du secteur minier dans ces conditions risque d’être une appropriation du patrimoine national par Alix Didier Fils-Aimé et ses amis étrangers, sans mandat électif direct.

Dans un pays déjà fragilisé politiquement et socialement, la gestion des ressources naturelles ne peut être dissociée d’une exigence préalable : la restauration d’une légitimité démocratique minimale. Sans cela, chaque décret risque d’être lu non comme une réforme, mais comme un acte de dépossession.

Marie Décius
Marie Décius
Marie Décius est journaliste indépendante basée à Port‑au‑Prince. Elle couvre principalement l’éducation, les droits sociaux et les enjeux politiques en Haïti, avec un regard engagé et proche du terrain.

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