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Rencontre entre les entreprises et la Force de suppression des gangs : les bourgeois réactionnaires réclament leur sécurité

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Des familles fuyant les violences armées dans la Plaine du Cul-de-Sac

À Port-au-Prince, les représentants des grandes entreprises haïtiennes multiplient désormais les réunions d’urgence avec les forces de sécurité internationales. Ce jeudi 14 mai, plusieurs groupes économiques influents, parmi lesquels Barbancourt, Comme Il Faut, Séjourné S.A. et Brasserie La Couronne, ont rencontré un représentant de la Gang Suppression Force (GSF) pour réclamer une sécurisation urgente de la zone aéroportuaire.

Le ton est grave. Les patrons parlent de routes abandonnées, de commissariats désertés, de logistique paralysée et d’activités économiques menacées. L’inquiétude est réelle. Mais derrière cette mobilisation soudaine du secteur privé se cache une hypocrisie politique profonde : une partie importante de cette bourgeoisie économique porte une responsabilité directe dans le chaos sécuritaire qui ravage aujourd’hui le pays.

Une bourgeoisie qui découvre soudainement l’insécurité

Pendant des années, les classes populaires des quartiers populaires de Port-au-Prince, de Martissant, de Cité Soleil ou encore de Croix-des-Bouquets ont vécu sous les balles, les kidnappings, les massacres et les déplacements forcés dans un silence quasi total des grandes élites économiques.

Les familles pauvres enterraient leurs morts pendant que les grands groupes continuaient leurs affaires derrière murs, gardes armés et dispositifs de sécurité privés.

Aujourd’hui, la violence atteint les zones commerciales et menace les circuits d’importation, les entrepôts, les axes routiers stratégiques et les intérêts directs du capital haïtien. Et soudain, les grands patrons réclament l’intervention immédiate des forces de sécurité.

Non pas au nom de la population. Non pas pour sauver les quartiers abandonnés. Mais pour protéger les infrastructures économiques indispensables à leurs profits.

Les liens troubles entre bourgeoisie et gangs armés

Le plus cynique dans cette communication patronale reste peut-être l’effacement volontaire d’une réalité connue de tous en Haïti : depuis des années, plusieurs membres de l’oligarchie économique et politique sont accusés, y compris par des rapports internationaux d’,avoir financé, armé ou utilisé des groupes armés dans leurs luttes d’influence économique et politique.

Des hommes d’affaires haïtiens ont été sanctionnés ou publiquement cités dans des enquêtes internationales pour leurs liens présumés avec des réseaux criminels et des gangs armés. Ces groupes ont souvent servi d’outils de contrôle territorial, de répression sociale ou de protection d’intérêts privés.

En Haïti, les gangs ne sont pas apparus spontanément. Ils prospèrent dans un système où une partie des classes dominantes instrumentalise la violence pour maintenir ses privilèges.

Pendant longtemps, cette violence restait contenue dans les quartiers populaires. Tant qu’elle frappait les pauvres, elle était tolérée, utilisée ou ignorée.

Mais désormais, le monstre nourrit par des années de corruption, de clientélisme et de collusion échappe progressivement au contrôle de ceux qui l’ont entretenu.

La sécurité pour les riches, l’abandon pour le peuple

La rencontre avec la GSF révèle aussi une fracture de classe brutale. D’un côté, les grandes entreprises disposent d’un accès direct aux responsables sécuritaires internationaux, peuvent organiser des réunions stratégiques et exiger la protection immédiate des zones essentielles à leurs activités commerciales. De l’autre, les habitants des quartiers populaires continuent d’être abandonnés face aux massacres, aux incendies criminels, aux viols et aux déplacements forcés.

Quand les populations réclament protection, elles reçoivent souvent silence, répression ou promesses vides. Quand les intérêts économiques des grandes familles bourgeoises sont menacés, les réunions se multiplient, les forces se mobilisent et les appels à « reprendre le contrôle du terrain » deviennent prioritaires.

Cette différence dit tout du fonctionnement réel de l’État haïtien : un appareil incapable de protéger les masses populaires, mais toujours disponible lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts du capital privé.

Une bourgeoisie sans projet national

Les entreprises signataires prétendent défendre « l’économie nationale ». Pourtant, depuis des décennies, cette même bourgeoisie participe largement à un modèle économique fondé sur l’importation massive, la dépendance extérieure, la destruction de la production nationale et l’exploitation d’une main-d’œuvre précaire.

Très peu investissent réellement dans une industrialisation durable du pays ou dans des infrastructures publiques au service de la majorité. Leur patriotisme économique s’arrête souvent là où commencent les marges bénéficiaires.

Aujourd’hui, ces groupes réclament un retour de l’ordre. Mais quel ordre ? Celui qui protège les ports, les entrepôts et les circuits commerciaux pendant que les quartiers populaires restent livrés aux gangs ?

Le peuple paie le prix d’une guerre de classes silencieuse

La crise sécuritaire actuelle n’est pas seulement un effondrement de l’État. Elle est aussi le produit d’un système social profondément inégalitaire où une minorité concentre richesses, protections et pouvoir politique pendant que la majorité survit dans l’abandon.

La rencontre entre les grands patrons et la GSF symbolise cette réalité : pendant que les classes populaires continuent de mourir dans l’indifférence, les élites économiques mobilisent les appareils sécuritaires pour sauver leurs entreprises, leurs marchandises et leurs profits.

En Haïti, la violence n’est pas vécue de la même manière selon la classe sociale. Pour les pauvres, elle signifie exil, faim et mort. Pour les bourgeois, elle devient un problème lorsqu’elle menace les affaires.

Jean-Robert Augustin
Jean-Robert Augustin
Jean-Robert Augustin est un journaliste engagé et rigoureux, spécialisé dans le traitement de l’actualité nationale et des enjeux sociaux. Passionné par l’information, il s’attache à produire des analyses claires, accessibles et pertinentes pour éclairer le public.

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