La vidéo dure quelques minutes, mais le ton est sans détour. Publiée le mardi 28 avril sur les réseaux sociaux, l’intervention de Me André Michel s’inscrit dans un moment où, en Haïti, la parole publique semble de plus en plus happée par l’urgence sécuritaire.
Face caméra, l’avocat, ancien opposant au pouvoir du PHTK, ne prend pas de précautions oratoires. « Tout le monde me connaît », lance-t-il, avant d’énumérer ce qu’il n’est pas : ni corrompu, ni voleur, ni lié aux gangs.
Une parole dans le tumulte numérique
Depuis plusieurs semaines, les réseaux sociaux haïtiens sont devenus le théâtre d’un débat inattendu : faut-il négocier avec les gangs ? Dans ce flux continu de vidéos, de directs, d’opinions tranchées, certains influenceurs, que Me Michel associe à l’entourage de l’ancien président Michel Martelly, défendent l’idée d’un dialogue pragmatique.
L’argument, souvent avancé, tient en une phrase : faute d’État capable d’imposer son autorité, il faudrait composer avec ceux qui contrôlent le terrain. C’est précisément cette idée que Me Michel rejette dans sa vidéo. « Ma position est claire », répète-t-il, comme pour clore d’emblée toute ambiguïté.
Le refus, comme ligne politique
Le cœur de son message tient en quelques mots, martelés :
« Il n’y a pas de dialogue avec les gangs. Il n’y a pas de négociation avec les gangs. »
La répétition donne au propos une dimension presque incantatoire. Elle dit aussi la radicalité d’une position qui s’inscrit à rebours d’une partie du débat actuel. Pour appuyer son refus, l’avocat déroule une litanie de violences. Port-au-Prince, Mirebalais, l’Artibonite : les lieux cités dessinent une géographie de la peur désormais familière aux Haïtiens. Il évoque les routes coupées, les paysans empêchés de rejoindre la capitale, les enlèvements, les assassinats, les viols.
« Quand on considère toutes les femmes violées, tous les garçons violés, toutes les filles violées »
Dans cette accumulation, il ne cherche pas la nuance. Il construit un argument moral : face à de tels crimes, négocier reviendrait à accepter.
Un pays sous emprise
Les chiffres, eux, donnent une autre épaisseur à ce récit. Selon plusieurs organisations internationales, les gangs contrôlent aujourd’hui jusqu’à 80 % de Port-au-Prince. Dans certains quartiers, l’État n’existe plus que de manière théorique.
Depuis 2022, des milliers de personnes ont été tuées dans des violences liées aux groupes armés. Rien qu’en 2024, plus de 5 000 morts ont été recensés. À cela s’ajoutent les enlèvements, les violences sexuelles, les disparitions.
Mais c’est peut-être le déplacement massif de population qui dit le mieux l’ampleur de la crise : plus d’un million de personnes ont dû fuir leur domicile, souvent sans perspective de retour.
Dans les camps improvisés, la vie s’organise tant bien que mal. Les familles s’entassent, les services de base manquent, et l’insécurité persiste.
L’économie du blocage
Au-delà des violences directes, c’est tout un pays qui se grippe. Les axes routiers sont régulièrement coupés. Les marchandises circulent difficilement. Les prix augmentent. Dans les zones rurales, les producteurs peinent à acheminer leurs récoltes vers la capitale. À Port-au-Prince, les pénuries deviennent récurrentes.
L’insécurité alimentaire progresse. Les écoles ferment. Les hôpitaux fonctionnent au ralenti, quand ils ne sont pas tout simplement inaccessibles. Dans ce contexte, la question du dialogue avec les gangs n’est pas seulement politique. Elle devient une question de survie pour une partie de la population.
Deux visions irréconciliables
C’est là que la fracture apparaît. D’un côté, ceux qui, face à l’effondrement des institutions, envisagent la négociation comme un mal nécessaire. De l’autre, ceux qui, comme Me André Michel, refusent toute forme de légitimation des groupes armés. Il affirme :
« La solution que je propose, c’est la destruction des gangs armés »
Le mot est fort. Il renvoie à une réponse sécuritaire qui, pour l’instant, peine à se concrétiser. Les forces de police, sous-équipées, débordées, ne parviennent pas à reprendre le contrôle de larges portions du territoire. La perspective d’une intervention internationale est régulièrement évoquée, sans qu’elle ne produise, à ce stade, de changement décisif.
Une parole qui cherche à peser
Dans ce paysage fragmenté, la vidéo de Me Michel apparaît comme une tentative de réaffirmer une ligne. Une manière aussi de revenir dans un débat politique où les repères traditionnels se brouillent. Son discours ne propose pas de plan détaillé, ni de stratégie opérationnelle. Il pose une limite : celle de ce qui, selon lui, ne peut être négocié.
« Il ne faut ni négocier ni tolérer les gangs armés. »
Reste à savoir si cette position, partagée par une partie de la population excédée par les violences, peut se traduire en action dans un pays où les marges de manœuvre semblent chaque jour un peu plus réduites.
Dans l’intervalle, le débat continue, en ligne comme dans la rue. Et avec lui, une question qui, en Haïti, n’a toujours pas trouvé de réponse : comment sortir d’une crise où l’État lui-même paraît absent.

