
Licencié de son poste d’ambassadeur d’Haïti à Washington en mai 2023, Bocchit Edmond reste au cœur d’un dossier sensible mêlant soupçons de corruption, irrégularités administratives et production controversée de passeports à l’ambassade haïtienne aux États-Unis.
Malgré un rapport d’enquête interne particulièrement sévère et l’ouverture d’investigations par l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), l’ancien chef de la diplomatie haïtienne n’a jamais été jugé. Trois ans après les premières révélations, la question demeure : comment un dossier aussi sensible a-t-il pu disparaître des radars judiciaires haïtiens ?
Un licenciement discret après les révélations
Le 4 mai 2023, le gouvernement haïtien met officiellement fin aux fonctions de Bocchit Edmond comme ambassadeur à Washington. L’information est confirmée par le ministre des affaires étrangères de l’époque, Jean Victor Généus, qui précise que les autorités américaines ont été informées de cette décision.
Cette révocation intervient alors que Port-au-Prince découvre les conclusions d’un rapport interne du ministère des affaires étrangères mettant en lumière de multiples irrégularités dans la production de passeports à l’ambassade d’Haïti aux États-Unis.
Bocchit Edmond, ancien ministre des affaires étrangères sous la présidence de Jovenel Moïse, rejette immédiatement les accusations. Dans une déclaration écrite, il affirme n’avoir commis « aucun acte préjudiciable, voire de corruption » dans l’exercice de ses fonctions.
Une enquête freinée par l’absence de coopération
Dès 2021, l’ULCC ouvre une enquête après avoir reçu un signalement et constaté des rumeurs persistantes autour de l’ambassade. Son directeur général de l’époque, Hans Ludwig Joseph, explique que l’institution a tenté d’auditionner plusieurs responsables impliqués dans le dossier.
Quatre personnes sont convoquées : l’ambassadeur Bocchit Edmond, l’ancien diplomate Gélorme Juste, le responsable administratif Emmanuel Content et la diplomate Betyna Edmond Mexil. Mais l’enquête se heurte rapidement à un mur. Reconnaît Hans Ludwig Joseph.
« Aucun d’entre eux n’a répondu à l’invitation… ce qui constitue un vrai obstacle à l’avancement de l’enquête »
L’ambassade d’Haïti à Washington invoque alors des questions de procédure, estimant que la convocation d’un haut fonctionnaire doit respecter un cadre juridique spécifique.
Un système opaque autour des passeports
Le rapport d’enquête interne du ministère des affaires étrangères dresse un tableau particulièrement préoccupant du fonctionnement de l’unité de production de passeports de l’ambassade. Selon les enquêteurs, un responsable administratif aurait reconnu avoir reçu de l’argent en échange de services. Indique le rapport :
« Monsieur CONTENT a reconnu avoir reçu en cadeau deux mille dollars américains en guise de services rendus pour la fabrication de passeports ».
Le document précise que ce paiement, présenté comme une « subvention », pourrait être assimilé à l’acceptation d’un pot-de-vin. Les enquêteurs relèvent également que l’accès au système informatique de production de passeports aurait été partagé avec des personnes extérieures.
« Monsieur CONTENT donne constamment accès à son compte électronique à accès illimité à des tiers, dont Madame Betyna EDMOND », écrivent les auteurs du rapport. Les enquêteurs disent ignorer combien de passeports auraient été produits dans ces conditions ni la destination des fonds générés.
La mystérieuse « antenne consulaire » de Salisbury
Un autre point attire particulièrement l’attention : la création d’une structure consulaire non autorisée dans la ville américaine de Salisbury. Selon le rapport, cette installation aurait été mise en place sans l’approbation du ministère des affaires étrangères. Les enquêteurs y voient un dispositif servant à masquer un système plus large.
« Cette pseudo antenne consulaire n’est autre qu’une stratégie de couverture… assimilable à un stratagème de corruption »
Plus loin, les inspecteurs décrivent ce dispositif comme « l’arbre qui cache la forêt d’une pratique institutionnelle de corruption » liée à la production irrégulière de passeports.
Des recommandations restées lettre morte
Le rapport souligne également la faiblesse structurelle et organisationnelle de l’unité de production de passeports, où plusieurs recommandations formulées lors d’une inspection en 2020 n’avaient jamais été appliquées. Les enquêteurs concluent qu’il s’agit d’une pratique courante et banalisée, impliquant plusieurs membres du personnel de l’ambassade. Ils recommandent alors des sanctions administratives et judiciaires contre les responsables impliqués. Mais ces recommandations semblent être restées sans effet.
Une affaire sans suite judiciaire
Trois ans après les révélations, aucune condamnation n’a été prononcée. L’ancien ambassadeur, qui a toujours nié toute implication dans un système de corruption, n’a pas été jugé publiquement dans cette affaire.
Dans un pays marqué par une profonde crise institutionnelle, où la justice peine à fonctionner normalement, le dossier s’est progressivement enfoncé dans le silence. En Haïti, plusieurs affaires impliquant des responsables politiques ou diplomatiques suivent un parcours similaire : enquête administrative, révélations médiatiques, puis disparition progressive du débat judiciaire.
Dans le cas Bocchit Edmond, une question persiste : si les faits décrits par le rapport d’enquête sont avérés, pourquoi aucune procédure judiciaire n’a-t-elle abouti ? Et surtout : où se trouve aujourd’hui l’ancien ambassadeur haïtien ?

