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Tabarre : le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé saisie des terrains autour de l’ambassade américaine

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Au nom de la « sécurité », le gouvernement haïtien vient de franchir un nouveau pas lourd de conséquences. Dans un arrêté publié dans Le Moniteur (numéro spécial du 24 mars 2026), plusieurs propriétés situées dans la commune de Tabarre, à proximité immédiate de l’Ambassade des États-Unis, ont été déclarées d’utilité publique.

Officiellement, l’État invoque un objectif simple : renforcer le dispositif sécuritaire dans cette zone. L’arrêté est explicite :

« Sont déclarées d’utilité publique, dans la commune de Tabarre, des propriétés, fonds et bâtisses, sises à la façade latérale Ouest de l’espace logeant l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique, d’une superficie de mille deux cent quatre-vingt-neuf mètres carrés vingt-quatre décimètres carrés (1289 m² 24 dm²). »

Le texte précise également que :

« Ces propriétés doivent servir à la construction d’infrastructures destinées à renforcer le dispositif sécuritaire dans cette zone. »

Mais derrière cette justification officielle, une autre lecture s’impose. Car la question centrale reste entière : sécuriser la zone… ou sécuriser l’ambassade américaine ?

Une sécurité à géométrie variable

Depuis plusieurs années, la région métropolitaine de Port-au-Prince s’enfonce dans une crise sécuritaire profonde. Des quartiers entiers sont sous le contrôle de groupes armés, tandis que l’État peine à garantir la circulation, la sécurité des habitants et même le fonctionnement normal des institutions.

Pourtant, c’est autour de l’ambassade américaine que l’État choisit aujourd’hui de mobiliser son pouvoir d’expropriation. Dans des zones comme Cité Soleil, Carrefour-Feuilles, Martissant ou Croix-des-Bouquets, les populations vivent sous la menace constante des gangs. Les habitants y réclament depuis des années une présence réelle de l’État, des opérations de sécurité et des politiques publiques de protection.

Mais aucune expropriation n’y est décrétée pour construire des postes de police, des bases de sécurité ou des infrastructures publiques. À Tabarre, en revanche, l’appareil d’État se met en mouvement avec une efficacité remarquable.

Les propriétaires mis devant le fait accompli

L’arrêté prévoit l’activation du Comité permanent d’acquisition amiable afin d’évaluer et d’indemniser les propriétaires concernés. Le texte indique :

« Le Comité permanent d’acquisition amiable (…) est immédiatement activée à l’effet de recueillir les informations et évaluations nécessaires pour une indemnisation juste et équitable dans le strict respect des droits de tout occupant. »

Mais derrière cette promesse d’équité, plusieurs zones d’ombre subsistent. Les propriétaires des terrains concernés ont-ils été consultés avant la décision ? Rien ne l’indique. Ont-ils été associés aux discussions ayant conduit à cette expropriation ? Aucune trace publique ne le confirme. Et surtout : comment sera fixée la valeur de leurs biens ?

Dans un pays où les expropriations ont souvent donné lieu à des conflits, des contestations et des indemnisations jugées dérisoires, la promesse d’une compensation « juste et équitable » reste, pour l’instant, une formule administrative. D’autant que l’arrêté impose un délai particulièrement court :

« Dans un délai de quinze (15) jours (…) les propriétaires fonciers et les détenteurs de bail (…) doivent déposer (…) leurs titres de propriété et tous documents justifiant leurs droits d’occupation. »

Quinze jours pour prouver ses droits sur un bien qui peut représenter toute une vie d’investissement.

Une décision qui alimente les soupçons

Dans un pays marqué par une longue histoire de dépendance politique et diplomatique, cette décision ne peut être isolée de son contexte.

L’ambassade américaine à Tabarre est déjà l’une des installations les plus sécurisées du pays. L’extension de son périmètre de sécurité par l’expropriation de terrains haïtiens soulève donc une interrogation politique plus large : l’État haïtien agit-il ici dans l’intérêt général, ou dans celui d’une mission diplomatique étrangère ?

Le contraste est frappant. Là où l’État se montre impuissant face à l’expansion des groupes armés dans les quartiers populaires, il mobilise ses instruments juridiques les plus puissants pour renforcer la sécurité d’un espace diplomatique.

Cette asymétrie nourrit un sentiment largement partagé dans l’opinion : celui d’un État prompt à protéger les intérêts stratégiques étrangers, mais lent à répondre aux besoins urgents de sa propre population.

Une politique qui pose une question de souveraineté

Au-delà de la question foncière, c’est celle de la souveraineté qui se profile. Dans un pays où la sécurité publique est devenue l’une des principales revendications de la population, les priorités gouvernementales devraient logiquement se concentrer sur la protection des citoyens et la reconquête des territoires contrôlés par les gangs.

Or la première réponse concrète de l’État consiste à renforcer la sécurité autour d’une ambassade étrangère.

Pour beaucoup, cette décision illustre une dérive déjà dénoncée : celle d’un pouvoir politique davantage attentif aux équilibres diplomatiques qu’aux urgences sociales et sécuritaires du pays. Et à Tabarre, ce sont désormais des propriétaires haïtiens qui pourraient en payer le prix.

Sherley Francois
Sherley Francois
Sherley François est journaliste pour Résistance Presse. Passionnée par l’information indépendante, elle cherche à éclairer les enjeux qui façonnent la société et à rendre compte des réalités souvent négligées par les médias dominants.

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