
Le mercredi 4 mars 2026, dans une salle de conférence où se mêlaient représentants d’institutions publiques, experts et partenaires internationaux, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) ont présenté les résultats de leur Enquête diagnostique 2025 sur la gouvernance et la corruption.
Les chiffres ont fait l’effet d’une confirmation plus que d’une révélation. 92 % des personnes interrogées estiment que la corruption est très élevée en Haïti. 71 % constatent une dégradation des services publics. Et 90 % des entreprises considèrent la corruption comme un obstacle majeur à la compétitivité économique.
Un autre chiffre attire l’attention : 52 % des femmes interrogées affirment être particulièrement affectées par ce phénomène.
À écouter les présentations, les graphiques et les conclusions, le constat est clair : la corruption mine l’État haïtien. Elle affaiblit les institutions, dégrade les services publics et freine l’économie. Mais derrière ces chiffres, une question persiste, presque gênante : à quoi servent ces enquêtes si les institutions chargées de lutter contre la corruption ne poursuivent pas réellement les responsables ?
Le diagnostic permanent et action inexistante
L’étude présentée par le PNUD et l’ULCC se veut un outil pour élaborer une nouvelle stratégie nationale de lutte contre la corruption. Elle s’inscrit dans une longue série de rapports, d’évaluations et d’études sur la gouvernance en Haïti. Mais pour beaucoup d’observateurs, ces diagnostics répétés donnent parfois l’impression d’un cycle sans fin.
Rapport après rapport, enquête après enquête, la conclusion reste la même : la corruption est profonde, structurelle, enracinée dans les institutions publiques.
L’exemple le plus frappant reste celui du scandale PetroCaribe, qui a marqué la vie politique haïtienne durant la dernière décennie. Les audits de la Cour supérieure des comptes avaient pourtant été précis. Des milliards de dollars issus du programme pétrolier vénézuélien avaient été engagés dans des projets publics, souvent dans des conditions opaques.
Les rapports ont cité de nombreux responsables politiques, anciens ministres et hauts fonctionnaires. Les noms de Laurent Salvador Lamothe, Wilson Laleau, Jacques Gabriel, Marie Carmelle Jean-Marie ou encore Stéphanie Balmir Vildrouin sont apparus dans les documents d’audit.
Ces révélations avaient déclenché, à partir de 2018, l’un des mouvements citoyens les plus importants de l’histoire récente du pays : le mouvement PetroCaribe Challenge. Des manifestations massives, des mobilisations dans la diaspora, une pression populaire rarement vue. Et pourtant, plusieurs années plus tard, la question reste entière. Personne n’est en prison.
L’accusation de la FJKL contre l’ISPAN
La corruption présumée ne concerne pas seulement les grands programmes financiers. Elle touche aussi des institutions moins visibles. En septembre 2025, l’organisation de défense des droits humains Fondasyon Je Klere (FJKL) a accusé l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) de détournement de fonds publics estimés à 675 millions de gourdes.
Selon l’organisation, une partie de ces fonds aurait été transférée vers des comptes personnels appartenant à des responsables du ministère de la Culture. Parmi les noms cités figurent le ministre de la Culture Patrick Delatour et le directeur de l’ISPAN Jean Patrick Durandis. Ces accusations sont graves. Elles concernent des fonds publics destinés à la protection du patrimoine national. Mais pour l’instant, une fois encore, la question est la même : y aura-t-il une enquête indépendante et des poursuites judiciaires ?
La question que les rapports ne posent pas
L’enquête du PNUD et de l’ULCC pose la question de la perception de la corruption. Elle mesure son impact sur la société et sur l’économie. Mais elle laisse presque intacte une autre interrogation, plus politique. Pourquoi, malgré tant de rapports, les corrompus sont-ils si rarement jugés ? Car en Haïti, la corruption n’est pas seulement un problème administratif. Elle est devenue une question de pouvoir.
Jimsly Jean-Baptiste, avocat au barreau de Port-au-Prince, résume le problème ainsi :
« Le problème n’est pas de savoir qui a volé. Dans beaucoup de cas, tout le monde le sait déjà. Le problème est de savoir qui peut réellement être jugé. »
Conclusion
Au fond, l’enquête diagnostique 2025 du PNUD et de l’ULCC ne révèle rien que les Haïtiens ne sachent déjà. La corruption est massive, enracinée et elle mine à la fois l’économie, les services publics et la confiance dans l’État. Les chiffres présentés ne font que mettre en statistiques une réalité que la population vit au quotidien.
Mais le véritable problème n’est pas l’absence d’informations. Depuis des années, les rapports se succèdent, les audits sont publiés et les scandales sont documentés. De PetroCaribe aux enquêtes sur la BNC, en passant par les accusations visant l’ISPAN, les noms circulent, les faits sont dénoncés, et pourtant les procédures judiciaires n’aboutissent presque jamais.
C’est là que se situe le cœur de la crise : l’impunité. Tant que les institutions chargées de lutter contre la corruption, l’ULCC, l’UCREF et la justice, ne mèneront pas des enquêtes indépendantes, rigoureuses et sans protection politique, les rapports resteront des exercices techniques sans impact réel. La lutte contre la corruption ne se mesure pas au nombre d’études publiées, mais au nombre de procès tenus et de condamnations prononcées.
Une véritable politique anticorruption exige du courage politique : ouvrir des dossiers sensibles, poursuivre les responsables, quel que soit leur statut, et garantir que l’argent public détourné ne reste pas impuni. Sans cela, les diagnostics continueront de s’accumuler tandis que la corruption continuera de prospérer au cœur de l’État.
En définitive, la question n’est plus de savoir si la corruption existe en Haïti. Elle est reconnue par tous. La vraie question est désormais celle-ci : quand les corrompus seront-ils enfin jugés et punis ?

