
Dans la nuit du 2 mars 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a dévoilé la composition de son nouveau cabinet. Quelques jours plus tôt, le 23 février, les acteurs politiques signaient le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections.
L’article 4 de ce document engageait formellement le chef du gouvernement à former un cabinet « impartial, technique et efficace », composé d’hommes et de femmes choisis sur la base de critères de compétence, d’objectivité et d’éthique. L’annonce de ce gouvernement, faite moins d’une semaine après la signature du Pacte, suscite des interrogations, et montre que ce nouveau cabinet ministériel est loin d’être guidé par l’éthique, la compétence, l’efficacité et la technique. Nous analyserons le profil ou le bilan des certains ministres de ce nouveau gouvernement.
Mario Andrésol : ministre de la défense malgré son échec
Mario Andrésol accède au ministère de la Défense. Le 14 janvier 2025, lors de son installation comme secrétaire d’État à la sécurité publique, il déclarait qu’Haïti était « au fond du gouffre », promettant une nouvelle approche stratégique.
Douze mois plus tard, les données publiées par le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) indiquent que l’année 2025 s’est soldée par plus de 5 915 morts et 2 708 blessés. Entre janvier et mars 2025 seulement, 1 617 personnes ont été tuées et 161 enlèvements contre rançon recensés. Dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, la circulation reste extrêmement limitée, la vie est inexistante, et surtout après la tombée de la nuit.
Durant ses 12 mois comme secrétaire d’Etat à la sécurité publique, Mario Andrésol n’a pu mettre en place aucun plan stratégique, visant à rétablir la sécurité des vies et de biens des habitants. Au contraire, la situation s’est aggravée.
Quoique Mario Andrésol, soit visiblement en échec sur les missions de sécurité publique, qui lui ont été confiées, il est promu ministre de la Défense. Cela démontre que l’efficacité et la compétence ne sont pas les critères retenus par Alix Didier Fils-Aimé pour choisir ses ministres.
Sinal Bertrand : un système hospitalier en abandon
Au ministère de la Santé publique, Sinal Bertrand est maintenu à son poste alors que le système hospitalier demeure largement paralysé.
Selon des données récentes, seuls 13 % des 254 établissements de santé haïtiens disposant de lits sont pleinement opérationnels, et à Port‑au‑Prince ce taux tombe à 5 %. Les hôpitaux qui restent actifs souffrent de pénuries aiguës de médicaments, d’oxygène, de sang ou d’autres fournitures essentielles. Dans ce contexte, les rares hôpitaux encore ouverts sont débordés, manquent d’équipements et de médicaments, et peinent à assurer des soins de base.
Dans plusieurs hôpitaux publics, des infirmières confient qu’elles travaillent depuis cinq à huit ans sans percevoir un salaire, ce qui met en lumière l’écart entre les annonces officielles et la réalité des conditions de travail. Face à ses multiples problématiques, aucune mesure n’a été mise en œuvre par le ministre Sinal Bertrand.
Le ministre avait fait de grandes annonces de recrutement en 2025, annonçant l’embauche de plus de 1 000 professionnels de santé, dont 430 infirmiers et 300 médecins, pour renforcer les zones sous‑servies. Mais, ces annonces n’ont jamais été mise en œuvre, et aucune amélioration n’est observée sur le terrain. La population se maintien dans l’incapacité de se soigner, et des vies continuent d’être en danger sans aucune stratégie de redressement définie.
Le maintien de Sinal Bertrand est un acte qui légitime un ministère, et un ministre qui ne protègent pas la santé de ses citoyens, qui ne soutiennent pas ses professionnels de santé et laissent chaque jour des vies en danger.
Kathia Verdier: une nomination sans aucune expertise et expérience
Au ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, Kathia Verdier attire également l’attention. Son parcours est principalement entrepreneurial, sans expérience notable en diplomatie ou en politiques migratoires. En enquêtant sur page professionnelle, nous observons que Kathia Verdier a été directrice d’une entreprise de livraison au Cap haïtien (ANKA Distributions), pendant 3 ans. Elle a aussi occupé la fonction de direction d’opérations dans une ONG religieuse : Christian Center for Public Life.

Les expériences professionnelles indiquées sur la page professionnelle de Kathia Verdier
Avec cette faible expérience professionnelle, et aucune expertise sur les questions migratoires, on comprend pourquoi Kathia Verdier n’a pu mettre en place aucune stratégie clairement structurée pour défendre et accompagner la diaspora haïtienne qui est confrontés à des expulsions, du racisme, et de la discrimination.
Selon les données de Human Right Watch, les gouvernements étrangers ont déjà renvoyé plus de 100 000 personnes en Haïti entre janvier et août dernier, dans des conditions dégradantes et discriminatoires. A notre connaissance, aucun plan d’accompagnement n’a été mis en place par le MHAVE, et de communication pour dénoncer les pratiques discriminatoires et racistes envers les Haïtiens vivant à l’étranger.
Culture et communication : une figure politique assumée
La nomination d’Emmanuel Ménard au ministère de la Culture et de la Communication apparaît davantage comme un choix politicien que technique. Ancien directeur général de l’ONA en 2014, son passage n’avait pas été marqué par de réel changement. Aucun bilan ! Il est le président du parti Force Louverturienne réformiste, qui n’a aucun réel ancrage de terrain, aucun programme. Il multiplie souvent les prises de parole dans les médias. Il a le profil d’un lobbyiste, et se positionne en fonction de la possibilité d’obtenir un poste ministériel.
En mars 2024, il publiait une note sur les réseaux sociaux dans laquelle il appelait à l’occupation du pays par des forces armées étrangères :
« Je prends la responsabilité qui est mienne de solliciter des USA, de Cuba, du Canada et du Vénézuéla, des voisins les plus proches, un appui militaire rapide pour aider à rétablir l’ordre, en attendant l’arrivée de la mission autorisée par les Nations Unies. À quelques encablures de la première puissance militaire, un terrorisme interne d’un genre nouveau détruit sûrement la première République Nègre de la grande Amérique. »
Cette déclaration, appelant explicitement à l’occupation étrangère suscite des controverses et de vraies questions sur son sens du patriotisme et nationalisme. Sa présence dans un cabinet présenté comme « impartial » relance aujourd’hui les interrogations sur la cohérence entre l’engagement du Pacte et la réalité politique.
Ministère des affaires sociales : un ministre au parcours controversé et d’échec
Le ministère des Affaires sociales est confié à Marc-Élie Nelson, figure ayant occupé plusieurs fonctions publiques, connu diverses affiliations partisanes et scandales.
Il a occupé le poste de directeur général du Ministère des Haïtiens Vivants à l’étranger. Il a aussi été ancien directeur général et ex Secrétaire d’Etat du Ministère des Cultes. Quand on regarde ces institutions étatiques, leur résultat est catastrophique, aucun plan, aucune stratégie définie, aucun bilan réel.
En 2013, son parti l’avait dénoncé pour des pratiques mafieuses, et particulièrement Himler Rébu, le fondateur du GREH. Dans un article rédigé par nos confrères du Nouvelliste, Amos Cincir et Danio Darius en 2013, avait confié le fondateur du GREH :
« Moins de vingt-quatre heures après l’installation de Marc Elie Nelson, des informations faisaient croire qu’il aurait une enveloppe de dix millions de gourdes à distribuer aux membres du parti et qu’il embaucherait 300 d’entre eux au sein du MHAVE qui n’a même pas les structures pour recruter une cinquantaine d’employés »
Après cette tension au sein du GREH, il a par la suite rejoint le parti AAA dirigé par Youri Latortue. Cette absence de bilan réel, et ce scandale qui a eu autour de Marc-Elie Nelson contrastent avec l’image d’un cabinet strictement technique et impartial telle que promise par l’article 4 du Pacte.
Conclusion
Entre le texte signé le 23 février et la composition annoncée le 2 mars, un décalage apparaît. Le Pacte promettait compétence, objectivité et éthique. Le nouveau cabinet donne plutôt l’image d’un gouvernement reposant largement sur des politiciens échoués, des incompétents dont les bilans sont absents et les résultats invisibles.
Dans un contexte d’insécurité persistante, d’effondrement sanitaire et de crise sociale aiguë, la crédibilité du gouvernement dépendra désormais de sa capacité à produire des résultats mesurables. Pour l’heure, la promesse d’un cabinet « technique et efficace » reste confrontée à l’épreuve des faits.

