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Un Haïtien traité comme un animal en République dominicaine : le silence complice de Raina Forbin

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Port-au-Prince, le 26 juillet 2026. – Les images sont insoutenables. Sur une motocyclette lancée sur la route, un ressortissant haïtien, pieds nus, est maintenu horizontalement entre deux agents de la Direction générale de la migration dominicaine. Son corps dépasse de chaque côté du véhicule. L’homme apparaît terrifié, privé de toute sécurité et traité non comme un être humain détenteur de droits, mais comme un colis encombrant que l’on transporte à la hâte.

L’incident s’est produit dans la province de San Juan de la Maguana. Après la diffusion de la vidéo, la Direction générale de la migration a annoncé, le 21 juillet, l’ouverture d’une enquête visant les deux agents concernés. L’institution dominicaine affirme que le migrant aurait résisté à son interpellation et tenté de déséquilibrer la motocyclette. Mais elle reconnaît elle-même que la méthode employée ne respectait pas ses protocoles, que les agents auraient dû demander du renfort et que cette manière de procéder était injustifiable.

Aucune accusation éventuelle, aucune situation administrative et aucune résistance alléguée ne peuvent justifier qu’un homme soit transporté d’une manière mettant en danger son intégrité physique.

Le respect de la dignité humaine ne dépend pas de la nationalité, du statut migratoire ou des soupçons pesant sur une personne. Il constitue une obligation fondamentale pour toute autorité publique.

Le GARR dénonce, la diplomatie haïtienne se tait

Le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés a qualifié ce traitement de « complètement bouleversant et inhumain ». Pour l’organisation, les images portent gravement atteinte à l’intégrité et à la dignité du migrant. Le GARR demande au ministère haïtien des Affaires étrangères d’intervenir afin que les circonstances de l’affaire soient établies et que les responsabilités soient déterminées. Il appelle également à une reprise du dialogue avec les autorités dominicaines et à l’actualisation du protocole de 1999 encadrant les mécanismes de rapatriement.

Mais au 26 juillet 2026, les recherches effectuées dans les sources publiques accessibles n’ont permis d’identifier ni communiqué officiel de la chancellerie haïtienne sur cette affaire précise, ni convocation publique d’un représentant diplomatique dominicain, ni demande officiellement annoncée d’accès consulaire au migrant, ni exigence publique de sanctions contre les agents concernés.

Il faut rester rigoureux : l’absence de déclaration publique ne permet pas d’affirmer avec certitude qu’aucun échange confidentiel n’a eu lieu entre les deux États. La diplomatie comporte nécessairement des démarches discrètes. Mais le silence public devient politiquement grave lorsqu’un citoyen haïtien vient d’être humilié devant des millions de personnes et que les organisations de défense des migrants réclament explicitement une intervention de l’État.

Raina Forbin ne peut pas se réfugier indéfiniment derrière la prétendue discrétion diplomatique. Le rôle d’une ministre des Affaires étrangères n’est pas seulement de négocier à huis clos ou de participer à des cérémonies protocolaires.

Il est aussi de rassurer les ressortissants de son pays, de rendre compte des démarches entreprises et de faire comprendre aux autorités étrangères qu’un Haïtien, même sans papiers, n’est pas un être humain de seconde zone.

Des discours internationaux, mais quelles mesures concrètes ?

Lors de son installation, le 4 mars 2026, Raina Forbin avait promis une diplomatie « proactive », fondée sur l’action, les résultats et la défense des intérêts d’Haïti. Deux mois plus tard, devant un forum des Nations unies consacré aux migrations, elle avait plaidé pour des retours respectueux de la dignité, des droits fondamentaux, de la transparence et des normes internationales. Une commission chargée d’élaborer une nouvelle politique migratoire nationale avait également été annoncée.

Ces déclarations rendent son silence actuel encore plus problématique. À quoi sert de parler de « dignité » devant les Nations unies si, lorsqu’un Haïtien est publiquement transporté dans des conditions dégradantes dans le pays voisin, la chancellerie ne formule aucune protestation publique identifiable ? À quoi sert de promettre une diplomatie de résultats si la population ne sait ni quelles démarches ont été engagées ni quel accompagnement est offert à la victime ?

La question ne consiste pas à réclamer une publication précipitée sur les réseaux sociaux. Elle consiste à exiger une action diplomatique vérifiable : identification et assistance consulaire du migrant, demande d’un rapport complet sur les faits, suivi de l’enquête dominicaine, exigence de sanctions en cas de responsabilité établie et information régulière de l’opinion publique haïtienne.

Pour l’heure, aucune de ces mesures n’a été publiquement documentée dans les sources consultées.

Une humiliation qui s’inscrit dans un système plus large

Cette scène ne peut être réduite à l’écart individuel de deux agents. Elle intervient dans un contexte marqué par l’intensification des arrestations et des expulsions de ressortissants haïtiens. La DGM dominicaine a annoncé avoir expulsé 34 226 Haïtiens en situation irrégulière pour le seul mois de juin 2026. Des témoignages font également état de femmes enceintes interpellées dans des hôpitaux, à proximité de centres de santé ou à leur domicile, certaines étant renvoyées vers Haïti peu après leur accouchement.

En avril 2026, la militante Colette Lespinasse a dénoncé devant une instance des Nations unies le profilage racial utilisé, selon elle, pour interpeller et expulser des personnes perçues comme haïtiennes. Elle évoquait entre 20 000 et 30 000 expulsions par mois, susceptibles de toucher également des Dominicains noirs arrêtés en raison de leur couleur de peau ou de leur apparence sociale.

Amnesty International dénonce de son côté des politiques migratoires dominicaines marquées par le racisme structurel, le profilage racial et le risque d’expulsions collectives. L’organisation avait alerté après l’annonce, en octobre 2024, d’un plan dominicain prévoyant jusqu’à 10 000 expulsions de personnes d’origine haïtienne par semaine. Elle signalait notamment les risques encourus par les femmes enceintes, les enfants, les demandeurs d’asile, les personnes apatrides et celles ayant besoin de protection.

Parler de racisme anti-haïtien n’est donc ni un slogan commode ni une exagération militante. C’est nommer un système dans lequel la couleur de peau, l’origine supposée et l’accent peuvent exposer une personne au contrôle, à l’arrestation, à l’humiliation ou à l’expulsion.

La vidéo de San Juan de la Maguana donne un visage brutal à cette hiérarchie : un corps haïtien que l’on peut plier, immobiliser et transporter sans précaution.

Raina Forbin, ferme à la tribune, absente quand les Haïtiens ont besoin d’elle

Le contraste est cruel. Le 20 juillet, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, Raina Forbin présentait un discours particulièrement optimiste sur la situation d’Haïti, affirmant notamment que le pays se rapprochait du rétablissement de la sécurité et de l’organisation d’élections. Quelques jours plus tard, face à l’humiliation publique d’un ressortissant haïtien en République dominicaine, aucune prise de position officielle précise de sa part n’a été retrouvée dans les sources consultées.

Le mouvement citoyen Nou Bouke avait déjà critiqué ce décalage entre les discours internationaux de la ministre et l’absence de résultats diplomatiques jugés concrets pour les Haïtiens vivant à l’étranger. L’organisation lui reprochait notamment une réaction insuffisamment ferme face aux expulsions, aux traitements inhumains et aux discriminations subies par les ressortissants haïtiens en République dominicaine.

Certains défenseurs de la ministre répondent que le silence public ne signifie pas nécessairement l’inaction et que des échanges peuvent se dérouler par des canaux diplomatiques confidentiels. Cet argument doit être entendu, mais il ne peut devenir un blanc-seing.

Si des actions ont été entreprises, il appartient au ministère de les rendre visibles, au moins dans leurs objectifs et leurs résultats. Faute de quoi, le secret diplomatique ressemble dangereusement à une excuse pour masquer l’impuissance.

Un ministère des Affaires étrangères doit protéger, pas seulement représenter

La responsabilité de la ministre ne consiste pas à régler seule le racisme structurel présent dans la société et les institutions dominicaines. Mais elle doit employer tous les moyens diplomatiques et consulaires disponibles pour défendre les ressortissants haïtiens : assistance aux victimes, documentation des violations, protestations officielles, mécanismes bilatéraux de suivi, coopération avec les organisations de défense des droits humains et communication transparente sur les résultats obtenus.

L’affaire de San Juan de la Maguana constitue un test politique. Raina Forbin peut choisir de faire de ce migrant un citoyen dont l’État haïtien exige le respect. Elle peut aussi poursuivre cette diplomatie de tribunes, de déclarations générales et de silences embarrassés lorsque les Haïtiens sont humiliés à l’étranger.

Un pays incapable de garantir la sécurité de sa population sur son propre territoire devrait au moins se battre avec fermeté pour la dignité de ses ressortissants au-delà de ses frontières. Le migrant transporté sur cette motocyclette n’est pas une image virale destinée à disparaître au prochain scandale. Il est le symbole d’une population exposée au racisme, à l’arbitraire et aux politiques d’expulsion, pendant que ses dirigeants semblent davantage occupés à préserver leurs relations diplomatiques qu’à défendre leurs compatriotes.

La chancellerie haïtienne doit désormais répondre publiquement à des questions simples : le migrant a-t-il reçu une assistance consulaire ? Haïti a-t-elle adressé une protestation officielle à la République dominicaine ? La ministre a-t-elle demandé des sanctions si les responsabilités sont établies ? Quel dispositif existe pour protéger les autres ressortissants exposés aux mêmes traitements ?

Sans réponses précises, le silence de Raina Forbin ne pourra plus être présenté comme de la prudence. Il apparaîtra pour ce qu’il est politiquement : l’abandon diplomatique d’Haïtiens que leur propre État ne semble voir qu’au moment de prononcer de beaux discours sur la dignité humaine.

Jean-Robert Augustin
Jean-Robert Augustin
Jean-Robert Augustin est un journaliste engagé et rigoureux, spécialisé dans le traitement de l’actualité nationale et des enjeux sociaux. Passionné par l’information, il s’attache à produire des analyses claires, accessibles et pertinentes pour éclairer le public.

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