
Le MHAVE et le ministère du Tourisme veulent encourager les Haïtiens de l’étranger à revenir visiter leur pays et à contribuer au développement des communautés. Mais en juillet 2026, Port-au-Prince reste largement sous l’emprise des groupes armés, près de 1,5 million de personnes sont déplacées et aucune compagnie internationale ne dessert l’aéroport Toussaint Louverture. Sans calendrier, budget, dispositif de sécurité ni plan de transport, le projet apparaît davantage comme une opération de communication que comme une politique touristique réalisable.
Le ministère des Haïtiens vivant à l’étranger (MHAVE), en collaboration avec le ministère du Tourisme, a lancé le 23 juillet 2026 une première série de consultations autour d’un projet baptisé « Tourisme des natifs ». L’initiative entend placer la diaspora au centre de la stratégie touristique nationale, l’encourager à redécouvrir ses racines et l’associer à la promotion du patrimoine naturel, historique et culturel du pays. Les deux ministères évoquent la construction future d’un modèle touristique « plus solide, durable et inclusif », mais les informations publiées ne précisent ni le budget disponible, ni le calendrier d’exécution, ni les itinéraires concernés, ni les mesures concrètes destinées à protéger les visiteurs. [icihaiti.com], [icihaiti.com]
L’ambition de valoriser le patrimoine haïtien n’est pas contestable. Haïti dispose de sites historiques majeurs, de plages, de paysages montagneux, d’un artisanat reconnu et d’une culture exceptionnellement riche. La diaspora représente également une force économique, sociale et intellectuelle essentielle. Mais une politique touristique ne peut pas reposer uniquement sur l’attachement affectif des Haïtiens de l’étranger à leur pays. Elle suppose, au minimum, des voies d’accès régulières, des routes praticables, des transports sécurisés, des infrastructures d’accueil fonctionnelles, une couverture sanitaire et une capacité de l’État à protéger les voyageurs.
Une destination que les autorités étrangères déconseillent formellement
Au 7 avril 2026, France Diplomatie indiquait qu’aucune compagnie internationale ne desservait l’aéroport international Toussaint Louverture « jusqu’à nouvel ordre ». Le même avis précisait que seul l’aéroport international du Cap-Haïtien permettait l’entrée et la sortie du territoire, notamment via Miami ou Pointe-à-Pitre. Il déconseillait formellement l’ensemble du territoire haïtien, en raison d’un risque d’enlèvement jugé « très élevé, imprévisible » et en recrudescence. Les déplacements routiers pour entrer dans Port-au-Prince ou en sortir étaient également formellement déconseillés. [diplomatie.gouv.fr], [haitiinter.com]
Il faut préciser que l’aéroport Toussaint Louverture n’est pas entièrement inactif : des vols intérieurs et certaines activités non commerciales y sont signalés. En revanche, la desserte internationale commerciale ordinaire reste profondément affectée. Les responsables haïtiens reconnaissaient eux-mêmes que l’aéroport fonctionnait « sous certaines restrictions », tandis que les exigences de sécurité, les coûts d’assurance et le classement de la zone parmi les espaces à haut risque continuaient de compliquer une reprise complète. [gazettehaiti.com], [airportinfo.live]
Dans ces conditions, comment promouvoir sérieusement le retour touristique de la diaspora ? Par quel aéroport les visiteurs doivent-ils arriver ? Comment rejoindront-ils Port-au-Prince, Jacmel, les Cayes, les sites historiques ou leurs communes d’origine ? Qui assurera leur transport ? Quel mécanisme d’assistance sera prévu en cas d’attaque, de kidnapping ou de blocage routier ? Le projet gouvernemental rendu public ne fournit aucune réponse à ces questions élémentaires. [icihaiti.com], [diplomatie.gouv.fr]
Un projet touristique dans un pays comptant près de 1,5 million de déplacés
La contradiction devient plus grave encore au regard de la situation humanitaire. Le 5 juin 2026, l’Organisation internationale pour les migrations indiquait que près de 1,5 million de personnes avaient été contraintes de fuir les violences des gangs à l’intérieur du pays. Plus de 18 000 personnes avaient notamment quitté Cité Soleil durant le seul mois de mai, tandis que 5 000 autres avaient été déplacées dans le Sud-Est, jusque-là considéré comme une zone de refuge. Selon l’OIM, la violence s’étend désormais à des communautés autrefois jugées plus sûres. [news.un.org], [ungeneva.org]
Le 10 juillet, des responsables humanitaires alertaient aussi sur l’infiltration des camps de déplacés par les groupes armés. L’ONU estimait que 6,4 millions d’Haïtiens avaient besoin d’une aide d’urgence et qu’un seul établissement hospitalier public sur dix disposant de lits fonctionnait encore normalement. Port-au-Prince était décrite comme une capitale largement passée sous l’autorité des groupes armés. [news.un.org], [news.un.org]
À cette crise s’ajoute un bilan humain alarmant. Selon les chiffres présentés par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, au moins 2 300 personnes avaient été tuées, plus de 1 100 blessées et 99 enlevées entre janvier et la mi-juin 2026 dans les violences liées aux groupes armés. Plusieurs quartiers de la région métropolitaine demeuraient sous leur contrôle, dans un contexte d’assassinats, d’enlèvements, de violences sexuelles et de pillages. [hpninfo.com], [alterpresse.org]
Promouvoir des circuits touristiques sans avoir préalablement sécurisé les axes routiers, les centres urbains et les sites patrimoniaux revient donc à inverser l’ordre des priorités. Le tourisme ne crée pas mécaniquement la sécurité. C’est l’existence d’un environnement sécurisé, accessible et prévisible qui permet au tourisme de se développer.
La diaspora sollicitée comme investisseur de dernier recours
Le discours du « Tourisme des natifs » repose une nouvelle fois sur la mobilisation de la diaspora comme réponse aux carences de l’État. Les Haïtiens vivant à l’étranger sont invités à devenir simultanément visiteurs, ambassadeurs de la destination, investisseurs et acteurs du développement local. Or, aucune garantie publique précise n’est annoncée en contrepartie : ni protection spécifique, ni assurance, ni service d’urgence dédié, ni mécanisme d’indemnisation, ni charte de sécurité pour les opérateurs touristiques. [icihaiti.com], [mhave.dev….ti.digital]
Cette sollicitation paraît d’autant plus décalée que des centaines de milliers d’Haïtiens établis aux États-Unis traversent actuellement une crise migratoire majeure. Le 27 juillet 2026, l’expiration du statut de protection temporaire exposait environ 330 000 ressortissants haïtiens au risque d’arrestation ou d’expulsion. À Port-au-Prince comme à New York, des familles exprimaient leur inquiétude concernant les conséquences économiques, sociales et humanitaires d’un éventuel retour massif, alors qu’aucun plan officiel d’accueil n’avait été présenté. [rfi.fr], [rfi.fr]
Dans un tel contexte, proposer à la diaspora de revenir comme touriste pendant que certains de ses membres luttent pour ne pas être renvoyés de force en Haïti relève d’un contraste politique saisissant. Avant de transformer les expatriés en clientèle touristique, le MHAVE devrait pouvoir présenter des mesures crédibles pour défendre leurs droits, organiser leur accueil et garantir leur sécurité.
Une stratégie sans contenu opérationnel publié
À ce stade, le « Tourisme des natifs » n’est pas présenté comme un programme opérationnel, mais comme le lancement d’un « processus de réflexion et de planification ». Les communications disponibles ne mentionnent aucun financement, aucune étude de faisabilité, aucun objectif chiffré, aucun nombre de visiteurs attendu, aucune liste de destinations prioritaires et aucune évaluation des risques. Elles ne précisent pas davantage les responsabilités respectives du MHAVE, du ministère du Tourisme, de la Police nationale, des collectivités territoriales et des opérateurs privés. [icihaiti.com], [icihaiti.com]
C’est précisément ce vide qui donne au projet son caractère démagogique. Le gouvernement mobilise les mots valorisants — diaspora, racines, patrimoine, développement durable — sans exposer les conditions matérielles nécessaires à leur concrétisation. Il présente une destination touristique avant d’avoir rétabli la libre circulation, sécurisé les routes et restauré les principales infrastructures d’accès.
Sécuriser d’abord, promouvoir ensuite
Une véritable politique de tourisme destinée à la diaspora devrait commencer par la réouverture durable des liaisons internationales, la sécurisation des corridors entre les aéroports et les destinations, la publication d’une cartographie actualisée des risques, la certification des transports et des établissements d’accueil, la restauration des sites historiques et la mise en place d’un système d’assistance accessible en permanence. Elle devrait également comporter un budget, un calendrier, des indicateurs publics et une coordination clairement définie avec les collectivités et les professionnels du secteur.
Tant que ces éléments n’existent pas publiquement, le « Tourisme des natifs » demeure une promesse institutionnelle déconnectée de la réalité. Le patrimoine haïtien mérite une politique ambitieuse. La diaspora mérite mieux qu’un appel sentimental à « retourner aux sources » dans un pays où les autorités ne peuvent encore garantir ni l’arrivée normale des visiteurs internationaux, ni leur circulation, ni leur protection.
Avant d’inviter la diaspora à venir faire du tourisme, le gouvernement doit d’abord rendre Haïti accessible aux avions, praticable sur les routes et sûre pour sa propre population. Sans cela, le “Tourisme des natifs” ne constitue pas une stratégie de développement, mais une opération de communication bâtie sur le déni de l’urgence sécuritaire.

