
Port-au-Prince, le 26 juillet 2026. – À la tribune des Journées scientifiques du Fonds-BRH pour la recherche et le développement, Alix Didier Fils-Aimé a célébré la recherche, l’innovation et « l’excellence » comme des leviers du développement national. Le discours est séduisant. Il est même difficile de contester l’idée selon laquelle Haïti ne pourra se reconstruire sans universités solides, sans chercheurs et sans production autonome de connaissances. Mais une politique publique ne se mesure pas au nombre de mots prononcés dans un hôtel : elle se mesure aux crédits engagés, aux laboratoires financés, aux bourses attribuées, aux campus sécurisés et aux conditions concrètes offertes aux étudiants et aux enseignants.
Une opération de communication davantage qu’une politique scientifique
En participant à une manifestation organisée par le Fonds-BRH, le Premier ministre cherche à associer son gouvernement à une initiative qui ne constitue pourtant pas, à proprement parler, une nouvelle politique gouvernementale. Le Fonds-BRH relève de la Banque de la République d’Haïti et sa création résulte de réflexions engagées dès 2017. Sa mission est de financer des projets, d’encourager la recherche appliquée et d’organiser des activités de diffusion scientifique.
Autrement dit, ce dispositif existait avant l’actuel gouvernement et ne peut être présenté comme le produit de son action.
La quatrième cohorte du Fonds, ouverte du 15 juin au 15 août 2026, cible notamment l’intelligence artificielle, la fintech, les petites entreprises, la sécurité publique, la médecine traditionnelle et certaines filières économiques. C’est une initiative utile, mais sectorielle et portée par la Banque centrale. Les sept projets de la troisième cohorte représentent un financement annoncé de 66,029 millions de gourdes, notamment dans l’agriculture, l’environnement, la santé et l’innovation technologique.
Ces projets démontrent l’existence d’une activité du Fonds-BRH ; ils ne prouvent pas l’existence d’une stratégie nationale de financement de l’université et de la recherche portée par le gouvernement Fils-Aimé.
C’est précisément là que commence la démagogie : le pouvoir célèbre publiquement une initiative institutionnelle qu’il n’a pas créée, tout en restant incapable de présenter un plan gouvernemental global, financé et assorti d’objectifs vérifiables. Le Premier ministre n’a annoncé, dans l’intervention transmise, ni nouvelle ligne budgétaire consacrée à la recherche, ni fonds national pour les laboratoires universitaires, ni recrutement d’enseignants-chercheurs, ni calendrier d’amélioration des campus.
Un budget qui ne traduit pas les promesses du discours
Le budget général 2025-2026 s’élève à environ 345 milliards de gourdes, en hausse de 6,8 % par rapport au budget rectificatif précédent. Les priorités officiellement affichées sont principalement la sécurité publique, les élections, la stabilisation macroéconomique, la justice sociale et le redressement économique. *
Dans la présentation générale publiée par l’État, la création d’une politique nationale de recherche scientifique ne figure pas parmi les grandes orientations structurantes annoncées.
Le gouvernement affirme consacrer 15 % du budget au secteur de l’éducation. Des informations de presse font état d’une enveloppe globale de 59,1 milliards de gourdes pour ce secteur, comprenant notamment les salaires, les écoles publiques, les cantines, une contribution du Fonds national de l’éducation et un appui aux universités régionales. Il serait donc inexact d’affirmer que l’État ne prévoit absolument aucune dépense éducative ou universitaire. Mais ces données ne permettent pas d’identifier une augmentation spécifique des crédits de la recherche, un programme national de bourses universitaires ou une enveloppe exceptionnelle destinée à reconstruire et sécuriser les facultés.
Plus révélateur encore : le montant global du budget 2025-2026 de l’Université d’État d’Haïti et sa répartition par faculté n’ont pas été rendus publics dans le communiqué annonçant son adoption par le Conseil de l’UEH. On sait que la répartition interne a été approuvée, mais cette absence de données détaillées empêche de vérifier si les moyens disponibles répondent réellement à l’effondrement matériel et sécuritaire du système universitaire.
Les travaux disponibles décrivent pourtant un sous-financement structurel. Une étude publiée en juin 2026 souligne l’insuffisance des mécanismes durables de financement, la rareté des laboratoires fonctionnels, la faiblesse de la recherche-développement, la fuite des compétences et la mauvaise valorisation des résultats scientifiques. *
Une étude universitaire antérieure estimait qu’au cours des trente années examinées, les universités publiques n’avaient reçu en moyenne que 0,33 % du produit intérieur brut et 1,17 % du budget de l’État, avec une diminution de la dépense par étudiant sous l’effet de la massification.
Des étudiants et des professeurs abandonnés à l’insécurité
Le contraste entre le discours officiel et la situation des campus est saisissant. Une enquête réalisée entre février et avril 2025 par l’Union des Parents d’Élèves Progressistes Haïtiens affirmait que 69 institutions universitaires publiques et privées de la région métropolitaine avaient suspendu leurs activités à cause de la violence armée. Parmi elles figuraient douze entités de l’UEH, dont la Faculté d’ethnologie, la Faculté de médecine, la Faculté des sciences humaines et l’École normale supérieure.
Des entités comme la FASCH, l’INAGHEI et l’IERAH/ISERSS ont également été présentées comme victimes d’attaques armées, tandis que la Faculté de droit et des sciences économiques et la Faculté de médecine et de pharmacie ont dû poursuivre certaines activités en ligne. Des témoignages étudiants décrivent des cours suspendus, des établissements fermés et la peur de risquer sa vie simplement pour rejoindre une salle de classe.
Face à une telle situation, on attendrait du gouvernement un fonds d’urgence pour reloger les facultés déplacées, sécuriser les sites universitaires, soutenir les enseignants et étudiants victimes, financer les équipements numériques et aider ceux qui ne disposent ni d’électricité stable ni de connexion fiable. Or, dans les sources officielles et journalistiques consultées, je n’ai trouvé aucune annonce suffisamment précise permettant d’établir l’existence d’un dispositif national spécifiquement consacré à l’indemnisation ou à l’accompagnement des étudiants et professeurs universitaires victimes de l’insécurité.
Même le Centre de formation pour l’école fondamentale faisait encore état, lors d’une rencontre ministérielle de juin 2026, de besoins aussi élémentaires que son relogement, le paiement de frais de stage, l’attribution d’un budget et la mise en place d’un dispositif numérique pour suivre les cours à distance.
Cette liste de demandes révèle moins une université soutenue qu’un système éducatif contraint de négocier son fonctionnement au jour le jour.
Pas de politique de bourses clairement identifiable
Le discours du Premier ministre ne comporte pas davantage d’annonce concernant un programme public national de bourses sociales, de bourses doctorales, de mobilité scientifique ou d’aide d’urgence aux étudiants précaires. La recherche effectuée n’a pas permis d’identifier, pour 2025-2026, un nouveau dispositif gouvernemental général, doté d’un budget et de critères publics, destiné à soutenir matériellement les étudiants haïtiens de l’enseignement supérieur.
Cette absence est lourde de conséquences. Sans bourses, la poursuite des études dépend davantage encore des ressources familiales, alors que la crise économique et l’insécurité aggravent les dépenses de déplacement, de logement, de connexion et de documentation. Sans financement doctoral et sans statut renforcé pour les enseignants-chercheurs, la fuite des compétences se poursuit.
Des travaux récents insistent justement sur la nécessité de structurer une politique scientifique nationale, de renforcer le statut d’enseignant-chercheur et de mettre en place des financements durables.
La science comme décor politique
Alix Didier Fils-Aimé affirme vouloir bâtir une Haïti « plus résiliente, plus prospère et tournée vers l’avenir ». Mais la résilience ne consiste pas à demander aux étudiants de survivre seuls aux fermetures, aux déplacements et aux attaques. La prospérité ne se décrète pas depuis la tribune d’un hôtel. Et l’avenir ne se prépare pas sans laboratoires, sans bibliothèques, sans campus accessibles, sans enseignants correctement soutenus et sans étudiants capables de poursuivre leurs études.
Le véritable test est donc simple : où sont les crédits exclusivement destinés à la recherche ? Où est le programme national de bourses ? Où est le plan de reconstruction et de sécurisation des facultés ? Où est le fonds d’urgence pour les victimes universitaires de la violence ? Où sont les objectifs chiffrés, le calendrier d’exécution et les mécanismes publics d’évaluation ?
Tant que le gouvernement ne répondra pas précisément à ces questions, les déclarations du Premier ministre resteront ce qu’elles apparaissent aujourd’hui : une appropriation politique du travail de la BRH et une mise en scène de la science, sans engagements gouvernementaux proportionnés à l’effondrement de l’université haïtienne. La recherche n’a pas besoin d’hommages cérémoniels. Elle a besoin d’argent, de sécurité, d’institutions, de liberté académique et de comptes à rendre.

