
Le Ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST), par l’intermédiaire du Fonds d’Assistance économique et sociale (FAES), a annoncé la poursuite de ses interventions en faveur des personnes déplacées internes et des populations vulnérables accueillies à Saint-Michel-de-l’Attalaye, dans le département de l’Artibonite.
L’initiative comprend notamment l’ouverture d’un restaurant communautaire chargé de distribuer quotidiennement 1 000 plats chauds gratuits aux personnes déplacées venues de Mirebalais et de Marchand-Dessalines. Le ministre des Affaires sociales et du Travail, Marc-Élie Nelson, a également annoncé la création d’un Centre de formation pour le travail et l’emploi, placé sous la responsabilité de la Direction de la Main-d’œuvre.
Sur le papier, ces mesures apparaissent nécessaires. Dans un pays où des milliers de familles sont contraintes de quitter leur maison, l’accès à une alimentation régulière constitue une urgence absolue. Mais derrière les déclarations officielles et les cérémonies d’inauguration, une question demeure : le gouvernement entend-il réellement construire une politique sociale durable ou se contente-t-il d’administrer ponctuellement les conséquences de la crise ?
Mille plats par jour, mais pour combien de personnes déplacées ?
La distribution de 1 000 plats chauds par jour apporte une réponse immédiate à la faim. Elle ne peut donc pas être rejetée ou minimisée. Pour les familles déplacées, souvent privées de logement stable, de revenus et de services essentiels, chaque repas distribué représente un soutien concret.
Cependant, le gouvernement ne précise pas combien de personnes sont effectivement installées sur la place de Saint-Michel-de-l’Attalaye, ni combien de repas seront attribués à chaque famille. Il n’indique pas davantage la durée de fonctionnement du restaurant communautaire, les modalités d’approvisionnement, les conditions de travail du personnel ou les mécanismes prévus pour garantir la continuité du service.
Distribuer des repas ne constitue pas, à lui seul, une politique de protection sociale. Cette intervention doit s’accompagner de solutions en matière de logement, de santé, d’éducation, d’hygiène, de protection des enfants et d’accès à des revenus décents. Sans cette approche globale, l’aide alimentaire risque de devenir un dispositif d’urgence permanent, incapable de sortir les bénéficiaires de la précarité.
Les personnes déplacées ne doivent pas être considérées comme une population à assister indéfiniment. Elles sont des citoyennes et des citoyens victimes de l’effondrement de la sécurité publique et de l’incapacité des autorités à garantir leur droit de vivre dignement sur leur territoire.
Une crise sociale que le gouvernement ne peut réduire à la charité
La communication officielle présente l’ouverture du restaurant comme la preuve de l’engagement social du gouvernement. Pourtant, dans une perspective de gauche, la solidarité nationale ne doit pas dépendre d’opérations ponctuelles ou de la seule volonté d’un ministre. Elle doit reposer sur des droits garantis, un budget public transparent et des institutions capables d’intervenir durablement.
L’alimentation, le logement, la santé, l’éducation et le travail ne sont pas des faveurs accordées aux populations vulnérables. Ce sont des droits fondamentaux.
Le recours répété à des distributions alimentaires révèle surtout l’aggravation de la pauvreté et l’insuffisance des politiques publiques de prévention. Il ne suffit pas d’attendre que les familles soient déplacées, affamées et regroupées sur une place publique pour organiser une réponse sociale. L’État doit agir en amont, en protégeant les territoires, en soutenant les collectivités, en renforçant les services publics et en garantissant aux classes populaires des moyens d’existence stables.
L’aide d’urgence reste indispensable, mais elle ne doit pas servir à masquer les causes profondes du déplacement : l’insécurité, le chômage, la concentration des richesses, l’abandon des zones rurales, la faiblesse des infrastructures publiques et l’absence de perspectives pour une grande partie de la jeunesse.
Un centre de formation ambitieux, mais au coût considérable
Le MAST annonce également la création d’un Centre de formation pour le travail et l’emploi à Saint-Michel-de-l’Attalaye. Sur une durée de trois ans, celui-ci devrait recevoir 350 bénéficiaires directs, répartis en quatorze cohortes de vingt-cinq personnes.
Le projet, financé par le Trésor public dans le cadre du Programme d’investissement public, représente un investissement prévisionnel de 254,8 millions de gourdes pour les exercices 2026-2027, 2027-2028 et 2028-2029.
Le développement de la formation professionnelle est une nécessité. Haïti a besoin d’ouvrières qualifiées, d’ouvriers qualifiés, de techniciens, d’artisans et de professionnels capables de participer à la reconstruction économique du pays. Pourtant, l’annonce soulève plusieurs interrogations.
Avec 254,8 millions de gourdes investies pour 350 bénéficiaires directs, le coût prévisionnel représente environ 728 000 gourdes par personne formée. Ce montant ne constitue pas nécessairement une preuve de mauvaise gestion, car le budget peut inclure la construction, les équipements, les salaires, le fonctionnement et l’entretien du centre. Mais il impose une transparence totale sur la répartition des dépenses.
Le gouvernement doit publier le budget détaillé du projet, les critères de sélection des bénéficiaires, les formations proposées, les procédures de passation des marchés ainsi que les objectifs précis en matière d’insertion professionnelle. Il doit également expliquer comment le centre fonctionnera après les 36 premiers mois.
Sans ces garanties, le risque existe de voir émerger une infrastructure coûteuse, utilisée principalement comme vitrine politique, sans véritable impact sur l’emploi local.
Former les jeunes sans créer d’emplois ne suffit pas
La formation professionnelle ne produit pas automatiquement de l’emploi. Elle doit être liée à une véritable politique économique et industrielle.
À quoi servira-t-il de former des centaines de jeunes si aucune entreprise publique, coopérative, exploitation agricole ou unité de production locale n’est capable de les embaucher ? L’insertion professionnelle ne peut pas dépendre uniquement d’un marché du travail déjà fragilisé et largement informel.
Une politique de gauche devrait articuler ce centre de formation à un programme plus large de développement territorial : soutien aux coopératives agricoles, création d’ateliers publics, financement de petites unités de transformation, construction de logements sociaux, développement des infrastructures et accompagnement des initiatives économiques collectives.
Les personnes formées pourraient notamment participer à des projets dans l’agriculture, la construction, l’électricité, la plomberie, la mécanique, la transformation alimentaire, la gestion de l’eau ou les énergies renouvelables. Mais cela suppose que l’État joue pleinement son rôle de planificateur, d’investisseur et de créateur d’activités économiques utiles à la collectivité.
Former pour ensuite abandonner les bénéficiaires à un marché sans débouchés reviendrait à déplacer le problème sans le résoudre.
Une action sociale mêlée à la communication électorale
La visite ministérielle a également été marquée par l’inscription de Marc-Élie Nelson sur la liste électorale de sa commune natale. Le ministre a profité de l’occasion pour inviter la population à participer au processus électoral.
L’accomplissement du devoir civique est légitime. Cependant, son association à une intervention en faveur de personnes déplacées soulève un malaise. L’aide sociale ne doit jamais devenir un instrument de promotion personnelle ou de communication électorale.
Les populations vulnérables ne peuvent être transformées en décor politique. L’État doit garantir une séparation claire entre l’exercice des responsabilités publiques, la distribution de l’aide et les intérêts électoraux des responsables gouvernementaux.
Dans un contexte de défiance envers les institutions, le gouvernement doit faire preuve d’une vigilance particulière. Les ressources du Trésor public appartiennent à la collectivité. Elles ne doivent servir ni à construire l’image d’un ministre ni à présenter comme une générosité personnelle ce qui relève normalement de la mission de l’État.
Passer de l’assistance à la justice sociale
Le restaurant communautaire et le centre de formation peuvent apporter une aide réelle aux populations concernées. Mais ces projets ne suffisent pas à répondre à l’ampleur de la crise.
La protection sociale ne peut pas se limiter à distribuer des plats chauds, à inaugurer des bâtiments et à annoncer des montants d’investissement. Elle doit permettre aux familles de retrouver un logement digne, un revenu, une sécurité, un accès aux soins et une véritable autonomie.
Le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé affirme vouloir répondre aux besoins des personnes déplacées et des couches les plus vulnérables. Cet engagement devra être jugé non pas à partir des discours officiels, mais à partir de résultats vérifiables : nombre de familles relogées, emplois réellement créés, personnes durablement insérées, services publics renforcés et contrôle transparent des dépenses.
La gauche ne peut pas rejeter l’aide alimentaire lorsqu’une population a faim. Mais elle doit refuser que l’urgence humanitaire devienne un substitut à la justice sociale. Les personnes déplacées de Mirebalais et de Marchand-Dessalines n’ont pas seulement besoin de repas et de promesses de formation. Elles ont droit à la sécurité, à un logement, à un travail digne et à une politique publique capable de leur redonner la maîtrise de leur avenir.

