
Le président américain affirme que Washington va « prendre le contrôle » du détroit d’Ormuz et réclame une compensation financière aux pays bénéficiant de sa protection. Derrière le discours sécuritaire se dessine une logique plus contestable : celle d’une puissance étrangère prétendant administrer, militairement et commercialement, un passage situé entre l’Iran et Oman.
Donald Trump ne veut plus seulement déployer la puissance militaire américaine dans le détroit d’Ormuz. Il entend désormais s’en proclamer le « gardien », en contrôler le fonctionnement et surtout faire payer les États qui empruntent cette voie maritime stratégique.
Lors d’un entretien téléphonique accordé lundi 13 juillet à l’émission Fox & Friends, le président américain a affirmé que les États-Unis allaient probablement « prendre le contrôle » du détroit. « Nous allons conserver le détroit et nous allons probablement le gérer », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Nous deviendrons les gardiens du détroit. Peut-être que nous nous appellerons les anges gardiens du détroit. Et nous devrions être remboursés pour cela. »
Cette déclaration ne constitue pas une simple promesse de sécurisation maritime. Elle révèle une ambition autrement plus lourde : transformer la présence militaire américaine en pouvoir de contrôle sur une route internationale que les États-Unis ne bordent pas et sur laquelle ils ne disposent d’aucune souveraineté territoriale.
Une voie maritime située entre l’Iran et Oman
Le détroit d’Ormuz n’est pas une dépendance américaine. Il ne traverse pas le territoire des États-Unis et ne relève pas de l’administration de Washington. Ses eaux appartiennent pour partie à la mer territoriale iranienne et pour partie à la mer territoriale omanaise. Un accord conclu en 1975 prévoit par ailleurs que l’Iran et Oman, les deux États riverains, assurent conjointement la surveillance du libre transit.
Dans les faits, une grande partie de la navigation commerciale emprunte la section omanaise, considérée comme plus profonde et plus sûre. Oman y a défini les voies de circulation pouvant être utilisées par les navires en transit.
Le régime juridique du détroit demeure complexe : les eaux sont placées sous la souveraineté ou la juridiction des États riverains, mais leur utilisation est aussi encadrée par le principe du passage en transit dans les détroits internationaux. Cette liberté de circulation interdit donc à l’Iran de considérer l’ensemble du passage comme une propriété exclusive. Elle n’autorise pas davantage les États-Unis à se substituer unilatéralement à l’Iran et à Oman pour en devenir les administrateurs.
Le problème posé par les déclarations de Donald Trump est donc double. D’un côté, le blocage ou la militarisation du détroit par l’Iran menace la liberté de navigation. De l’autre, la réponse américaine consiste à revendiquer un contrôle qui ne résulte ni d’un accord avec les États riverains, ni d’un mandat international rendu public.
En somme, il ne suffit pas de dénoncer les prétentions iraniennes pour que les prétentions américaines deviennent légitimes.
« Nous allons être payés » : la sécurité transformée en commerce
Donald Trump ne cache pas la dimension financière de son projet. Les États-Unis, estime-t-il, auraient protégé gratuitement le détroit pendant des décennies. Cette époque devrait prendre fin.
« Nous allons le surveiller et nous allons être payés pour le surveiller — beaucoup d’argent », a-t-il déclaré. Selon lui, les autres pays concernés seraient suffisamment riches pour indemniser les États-Unis. Le président américain a même évoqué la possibilité de facturer le passage des navires commerciaux.
Présenté comme le remboursement d’un service, ce dispositif ressemblerait pourtant à un péage stratégique imposé sous protection militaire. Washington déploierait ses forces, s’attribuerait la fonction de gardien, puis demanderait aux pays et aux compagnies maritimes de financer une mission qu’il aurait lui-même décidé de diriger.
La logique de Trump est ainsi celle d’une puissance qui transforme son intervention militaire en prestation rémunérée. Les États-Unis ne se contenteraient plus de défendre la liberté de navigation : ils chercheraient à monétiser leur domination sécuritaire sur l’un des principaux points de passage de l’économie mondiale.
La contradiction est manifeste. Washington conteste depuis plusieurs mois les projets iraniens visant à imposer des frais aux navires transitant par le détroit. Mais Donald Trump envisage désormais un mécanisme comparable au bénéfice des États-Unis. Téhéran avait notamment évoqué des « frais de service » et un traitement particulier pour certains pays, une idée vivement rejetée par Washington.
Lorsque l’Iran envisage de facturer le transit, les États-Unis dénoncent une atteinte à la liberté de navigation. Lorsque Donald Trump propose de faire payer la protection américaine, la même pratique devient un « remboursement ».
Derrière cette différence de vocabulaire apparaît une conception profondément asymétrique des relations internationales : ce qui serait illégitime pour les autres deviendrait acceptable dès lors que Washington en serait le bénéficiaire.
Une appropriation impériale sous couvert de protection
Cette volonté de « prendre le contrôle » du détroit traduit une vision impériale du monde dans laquelle la puissance militaire fournirait à Washington un droit particulier sur les espaces stratégiques.
Donald Trump ne parle pas d’une mission internationale négociée avec Oman, l’Iran, les pays du Golfe ou les organisations compétentes. Il ne décrit pas davantage un dispositif placé sous un contrôle multilatéral. Il annonce simplement que les États-Unis vont « garder », « gérer » et « contrôler » le détroit.
Or le détroit d’Ormuz n’est ni une entreprise à reprendre ni une autoroute américaine à privatiser. Il s’agit d’un passage international situé dans les eaux territoriales de deux États souverains et essentiel à l’ensemble de l’économie mondiale. En temps normal, environ un cinquième du commerce mondial du pétrole y transite.
L’importance économique du détroit devrait précisément conduire à rechercher une gouvernance collective, garantissant simultanément la sécurité maritime, la souveraineté des États riverains et la liberté de navigation. Elle ne devrait pas servir de justification à la prise de contrôle unilatérale d’une superpuissance située à des milliers de kilomètres.
La sécurisation d’un espace aussi sensible ne peut reposer durablement sur la proclamation d’un dirigeant étranger, encore moins lorsque cette proclamation s’accompagne d’une exigence d’argent.
Washington et Téhéran se disputent un passage qui devrait rester libre
Les autorités iraniennes ont annoncé la fermeture du détroit « jusqu’à nouvel ordre », en affirmant vouloir empêcher les ingérences américaines dans la région. Les États-Unis contestent cette fermeture et assurent que la voie maritime reste ouverte aux navires souhaitant l’emprunter légalement.
Cette confrontation oppose ainsi deux prétentions concurrentes. Téhéran entend utiliser sa position géographique pour réguler ou bloquer la circulation. Washington veut mobiliser sa supériorité militaire pour s’imposer comme le nouveau gestionnaire du passage.
Les populations et les pays dépendant des exportations énergétiques se retrouvent pris en otage entre ces deux stratégies de puissance. D’un côté, l’Iran instrumentalise sa proximité territoriale avec le détroit. De l’autre, les États-Unis cherchent à transformer leur intervention militaire en droit de contrôle permanent et en source potentielle de revenus.
La liberté de navigation ne devrait pourtant appartenir ni à Téhéran ni à Washington. Elle suppose un cadre international qui ne soit pas soumis au rapport de force du moment.
Une escalade dangereuse plutôt qu’une solution
Les déclarations présidentielles interviennent dans un contexte de reprise des affrontements entre les États-Unis et l’Iran. Des navires ont été pris pour cible et les forces américaines ont lancé de nouvelles frappes contre des installations militaires iraniennes. Téhéran affirme maintenir le détroit fermé, tandis que Washington revendique sa capacité à garantir la circulation maritime.
Dans cette situation, annoncer une « prise de contrôle » américaine ne contribue pas nécessairement à l’apaisement. Cette formulation risque au contraire de renforcer le discours iranien présentant les opérations américaines comme une ingérence étrangère.
L’Iran a d’ailleurs accusé Washington d’avoir ramené l’insécurité dans la zone. Les Gardiens de la révolution estiment que le trafic ne pourra revenir à la normale qu’après la fin des interventions militaires américaines et avertissent que la poursuite de celles-ci pourrait provoquer de nouveaux incidents dans le secteur pétrolier et gazier.
Cette version iranienne ne doit évidemment pas faire oublier la responsabilité de Téhéran dans les restrictions de circulation et les attaques contre des navires. Mais elle montre que la posture triomphaliste de Donald Trump est loin de constituer une solution diplomatique.
Le détroit d’Ormuz n’est pas à vendre
En affirmant que les États-Unis vont prendre le contrôle du détroit et se faire payer pour le protéger, Donald Trump franchit une nouvelle étape dans sa diplomatie transactionnelle. La sécurité devient une marchandise, la présence militaire une facture et la liberté de navigation un service dont Washington fixerait potentiellement le prix.
Le président américain prétend agir au nom de la stabilité mondiale. Mais sa proposition soulève une question fondamentale : depuis quand une puissance étrangère peut-elle décider seule de s’approprier la gestion d’un espace maritime situé entre deux autres pays, puis réclamer une rémunération à ceux qui l’utilisent ?
La contestation de la fermeture iranienne du détroit peut être légitime. Elle ne donne pas pour autant aux États-Unis un titre de propriété sur cette voie maritime. Remplacer un contrôle unilatéral iranien par un contrôle unilatéral américain ne rétablit pas l’ordre international : cela ne fait que changer le nom de la puissance dominante.
Le détroit d’Ormuz n’appartient pas aux États-Unis. Il ne devrait pas davantage devenir une rente sécuritaire au bénéfice de Washington. Sa protection exige une solution négociée, internationale et respectueuse des États riverains — pas la transformation d’un passage essentiel au commerce mondial en poste de péage placé sous la surveillance de l’armée américaine.

