Dany Laferrière, le lundi 13 juillet, lors d’une rencontre avec des étudiants au rectorat de l’UEH, à Port-au-Prince. Photo : Daphney Frazier / Le Nouvelliste
Invité par l’Université d’État d’Haïti, Dany Laferrière effectue une tournée littéraire de deux semaines dans un pays ravagé par la violence armée, la faim et l’effondrement de ses institutions. L’hommage rendu à l’académicien est légitime au regard de son œuvre. Mais cette célébration ne doit pas interdire une question politique : que font les grandes figures haïtiennes consacrées à l’étranger de la puissance symbolique que leur a donnée Haïti ?
Une tournée littéraire au milieu des ruines
Dany Laferrière est revenu en Haïti à l’invitation du rectorat de l’Université d’État d’Haïti. Arrivé à Port-au-Prince le samedi 11 juillet 2026, il a été accueilli par le recteur Dieuseul Prédélus avant de rencontrer, le 13 juillet, des étudiants autour du thème « L’enfance d’un écrivain ». Sa tournée doit également le conduire à Petit-Goâve, au Cap-Haïtien, à Vertières et au campus Henry Christophe de Limonade.
L’événement a indéniablement une portée culturelle. Il permet à des étudiants, des artistes et des lecteurs d’échanger avec l’un des écrivains haïtiens les plus reconnus dans le monde francophone. Laferrière a d’ailleurs rappelé la dette intime qu’il entretient envers Petit-Goâve :
« Et toute cette vie est possible parce que j’ai appris à lire à Petit-Goâve il y a plus de soixante ans. C’est de là qu’est venue la goutte d’encre qui s’est déversée dans tant de capitales par le biais de tant de langues. »
Mais cette belle formule contient aussi, involontairement peut-être, toute la contradiction de la situation. La goutte d’encre est bien partie d’Haïti. Elle s’est répandue dans les capitales, a ouvert les portes des maisons d’édition, des universités, des médias et de l’Académie française. Pourtant, elle semble rarement se transformer en un cri politique suffisamment puissant lorsque le peuple haïtien est abandonné à la violence, à la faim et à l’arbitraire.
Un pays qui n’a plus besoin seulement d’hommages
Pendant que l’institution universitaire célèbre « un digne fils d’Haïti », le pays traverse une catastrophe qui ne relève plus de la simple crise passagère.
Le plan humanitaire établi pour 2026 estime que 6,4 millions d’Haïtiens auront besoin d’une aide humanitaire d’urgence et que 5,9 millions de personnes risquent de ne pas manger à leur faim entre mars et juin 2026. En septembre 2025, près de 1,4 million de personnes avaient déjà été déplacées par les violences. Seulement 10 % des établissements de santé disposant d’une capacité d’hospitalisation restaient pleinement opérationnels à l’échelle nationale.
Médecins sans frontières décrit pour sa part une violence généralisée, des quartiers transformés en champs de bataille et des services essentiels de plus en plus difficiles d’accès. L’organisation rappelle que la réponse humanitaire demeure gravement sous-financée, tandis que les populations civiles sont prises entre les groupes armés et des opérations de sécurité de plus en plus militarisées.
Sur le plan politique, l’effondrement est tout aussi profond. Haïti ne dispose plus de représentants élus au niveau national et reste administrée dans le cadre d’une transition fragile. Les groupes criminels ont consolidé leur contrôle sur une grande partie de la capitale et étendu leurs activités à plusieurs départements.
Dans un tel contexte, la culture ne peut pas être réduite à une parenthèse élégante au milieu du désastre. Elle doit devenir une force de dénonciation, de mobilisation et de rupture.
Rayonner grâce à Haïti sans porter suffisamment sa cause
Il serait cependant inexact d’affirmer que Dany Laferrière ne s’est jamais exprimé sur Haïti. Il a notamment publié en juillet 2021 une lettre intitulée Haïti : la machine à tuer. Il a également commenté la crise politique, dénoncé l’idée d’une prétendue « malédiction » haïtienne et appelé à regarder la situation comme un drame politique et historique.
En 2022, il a aussi pris position contre les sanctions canadiennes visant plusieurs anciens dirigeants haïtiens, estimant que le gouvernement de Justin Trudeau était allé « trop vite » et que les accusations auraient dû être appuyées par des preuves irréfutables.
La critique doit donc être formulée autrement : ses interventions existent, mais elles paraissent trop ponctuelles, trop prudentes et sans commune mesure avec l’immense autorité culturelle dont il dispose.
Le problème dépasse d’ailleurs la personne de Dany Laferrière. Il concerne une partie des écrivains, artistes, universitaires et intellectuels haïtiens consacrés par les institutions occidentales. Haïti devient souvent, dans leurs œuvres, une mémoire, une enfance, une couleur, une blessure littéraire ou un territoire de nostalgie. Mais elle est beaucoup moins souvent présentée comme un champ de bataille politique où doivent être nommées les responsabilités des oligarchies locales, des puissances étrangères et des institutions internationales.
La reconnaissance occidentale semble parfois produire une forme de domestication. À mesure que certains intellectuels accèdent aux académies, aux prix littéraires, aux grands médias et aux cercles diplomatiques, leur parole devient plus policée.
Ils parlent volontiers de l’imaginaire haïtien, de la beauté populaire ou de la force de la culture, mais plus rarement des rapports de domination qui condamnent des millions d’Haïtiens à la survie.
Les privilèges symboliques imposent des responsabilités
Un écrivain n’a pas à devenir un dirigeant politique. Il ne lui appartient pas de remplacer les partis, les syndicats, les organisations populaires ou les mouvements sociaux. Mais lorsqu’il bénéficie d’une audience internationale considérable, son silence, ou la trop grande retenue de sa parole, devient un fait politique.
Dany Laferrière siège dans l’une des institutions culturelles les plus prestigieuses du monde francophone. Il est reçu par les médias, les universités et les autorités publiques. Cette position pourrait lui permettre d’interpeller plus fermement la France, le Canada, les États-Unis, l’Organisation des États américains, les Nations unies et les élites économiques haïtiennes.
Or, trop souvent, les grandes voix consacrées parlent d’Haïti comme d’un pays de culture, mais insuffisamment comme d’un peuple privé de droits sociaux et politiques.
L’intellectuel ne peut pas rester au balcon
L’UEH a raison de faire entrer la littérature haïtienne dans ses bibliothèques, ses mémoires, ses thèses et ses colloques. Elle a raison d’organiser la rencontre entre les étudiants et les créateurs. Mais l’université doit également demeurer un lieu d’interpellation.
Les étudiants ne devraient pas seulement demander à Dany Laferrière comment naît un écrivain. Ils devraient pouvoir lui demander : que peut un écrivain lorsque son pays meurt sous les yeux du monde ?
Que fait-il de sa notoriété ? À qui s’adresse sa parole ? Quelles responsabilités attribue-t-il aux puissances occidentales ? Pourquoi les grandes institutions culturelles célèbrent-elles les artistes haïtiens tout en restant si discrètes devant l’effondrement politique et social d’Haïti ?
Ce débat serait plus utile qu’un hommage sans contradiction. La littérature n’a évidemment pas le pouvoir d’arrêter seule les groupes armés, de nourrir les familles déplacées ou de restaurer les institutions. Mais elle peut refuser le langage confortable des puissants. Elle peut désigner les responsables, transmettre la colère des dominés et briser l’indifférence internationale.
La goutte d’encre partie de Petit-Goâve a traversé les frontières et atteint les grandes capitales. Il lui reste maintenant à devenir autre chose qu’un symbole de réussite individuelle : une force collective au service de celles et ceux qui, en Haïti, n’ont ni tribune, ni privilège, ni protection.
Jean-Robert Augustin est un journaliste engagé et rigoureux, spécialisé dans le traitement de l’actualité nationale et des enjeux sociaux. Passionné par l’information, il s’attache à produire des analyses claires, accessibles et pertinentes pour éclairer le public.