
Le communiqué de la Primature publié après la réception organisée par l’ambassade de France à l’hôtel Montana aurait pu se limiter aux usages diplomatiques : saluer le peuple français à l’occasion de sa fête nationale et rappeler la nécessité d’une coopération respectueuse entre les deux États. Le gouvernement Fils-Aimé a choisi d’aller beaucoup plus loin.
Dans son intervention, le Premier ministre a affirmé que le 14 juillet 1789 rappellerait « qu’aucune société ne prospère sans liberté », « qu’aucune autorité ne s’impose sans légitimité populaire » et « qu’aucun avenir ne se construit sans dignité ». Il a également rendu hommage aux valeurs de « liberté, d’égalité et de fraternité » associées à la Révolution française.
Ces principes peuvent naturellement être défendus. Mais lorsqu’ils sont invoqués par un chef de gouvernement haïtien à propos du 14 juillet, sans un mot suffisamment ferme sur l’esclavage, la colonisation et la dette imposée à Haïti, ils produisent un récit historique profondément déséquilibré.
Une célébration française transformée en mémoire prétendument partagée
Le 14 juillet est la fête nationale de la France. Depuis la loi du 6 juillet 1880, cette date renvoie à la prise de la Bastille de 1789 et, dans une certaine mesure, à la Fête de la Fédération de 1790. Dans le récit républicain français, elle symbolise la contestation de l’absolutisme, l’unité nationale et la conquête des libertés politiques.
Personne ne conteste au peuple français le droit de célébrer son histoire. Ce qui pose problème, c’est la manière dont le gouvernement Fils-Aimé semble intégrer cette célébration au récit de la liberté haïtienne, comme si les esclaves de Saint-Domingue avaient été inclus dans la communauté politique née en 1789.
Lorsque la Bastille tombait à Paris, Saint-Domingue demeurait la colonie la plus lucrative de la France et l’une des sociétés les plus violemment esclavagistes du monde atlantique. Environ 90 % de sa population était maintenue en esclavage. La production du sucre, du café et de l’indigo reposait sur le travail forcé des Africains et de leurs descendants.
Une étude publiée par L’Histoire par l’image estime que Saint-Domingue comptait environ 500 000 esclaves en 1789. Alors que les révolutionnaires parlaient de droits naturels et de souveraineté populaire, les abolitionnistes demeuraient minoritaires et les intérêts esclavagistes continuaient de peser sur les décisions françaises.
Le gouvernement haïtien ne peut donc pas reprendre le récit d’un 14 juillet universel sans poser la question centrale : universel pour qui ?
En 1789, la liberté française n’était pas celle des esclaves
À Paris, la Révolution affirmait que les hommes naissaient libres et égaux en droits. À Saint-Domingue, des êtres humains continuaient d’être vendus, exploités, déplacés et traités comme des propriétés.
Cette contradiction n’est pas un détail secondaire. Elle se trouve au cœur de la relation historique entre la France et Haïti. La prétendue universalité des principes révolutionnaires s’arrêtait aux portes des plantations coloniales.
En choisissant de reprendre les symboles français sans formuler cette réserve fondamentale, le gouvernement Fils-Aimé banalise une version de l’histoire dans laquelle la France apparaît comme la source naturelle de la liberté haïtienne. Or la liberté d’Haïti ne fut pas offerte par la France révolutionnaire. Elle fut conquise par les esclaves eux-mêmes, au prix d’une insurrection, d’une guerre et de sacrifices considérables.
Le gouvernement aurait dû rappeler que les esclaves de Saint-Domingue n’ont pas attendu que Paris reconnaisse leur humanité. Ils se sont soulevés à partir d’août 1791. Cette insurrection, qui mobilisa des dizaines de milliers de personnes, demeure sans équivalent par son ampleur, sa durée et son aboutissement dans l’histoire des révoltes serviles du continent américain.
La Convention française n’abolit officiellement l’esclavage que le 4 février 1794, soit près de cinq ans après la prise de la Bastille et après l’émancipation proclamée à Saint-Domingue par Léger-Félicité Sonthonax.
Ce ne fut donc pas le 14 juillet qui libéra les esclaves de Saint-Domingue. Ce fut d’abord leur propre révolte qui obligea la République française à confronter l’incohérence de ses principes.
Fils-Aimé célèbre la révolution de l’ancienne puissance coloniale
Le choix du gouvernement est d’autant plus contestable que l’expérience française de l’après-1789 ne conduisit pas de manière linéaire à la liberté des peuples colonisés.
En 1802, Napoléon Bonaparte envoya une importante expédition militaire à Saint-Domingue afin de reprendre le contrôle de la colonie et de rétablir l’économie de plantation. La Bibliothèque nationale de France rappelle que plusieurs corps expéditionnaires furent envoyés aux Antilles dans cette perspective et que l’opération menée à Saint-Domingue se solda par un échec.
La loi française du 20 mai 1802 maintint l’esclavage dans plusieurs colonies et autorisa de nouveau la traite. L’Assemblée nationale française reconnaît que l’expédition envoyée à Saint-Domingue pour restaurer l’autorité coloniale échoua et que cette défaite permit à la colonie d’accéder à l’indépendance sous le nom d’Haïti, le 1er janvier 1804.
Voilà l’angle mort du discours de Fils-Aimé : la France issue de la Révolution ne s’est pas contentée de retarder l’application de ses principes dans les colonies. Elle a également tenté de reprendre Saint-Domingue par la force.
L’indépendance haïtienne est donc née d’une victoire contre l’ordre colonial français, y compris contre le pouvoir issu de la période révolutionnaire. Le peuple haïtien n’a pas reçu sa liberté de Paris : il a empêché Paris de la lui reprendre.
Une diplomatie qui affaiblit la mémoire nationale
Le problème n’est pas que le Premier ministre ait assisté à une réception diplomatique. Les relations entre États comportent des cérémonies, des invitations et des gestes de courtoisie. Le problème réside dans le contenu politique donné à cette présence.
Un chef de gouvernement haïtien pouvait souhaiter une bonne fête au peuple français tout en rappelant que le 14 juillet possède une signification radicalement différente lorsqu’il est observé depuis Haïti. Il pouvait dire que les principes proclamés en 1789 furent refusés aux esclaves de Saint-Domingue. Il pouvait souligner que l’universalisme français resta longtemps prisonnier des intérêts coloniaux. Il pouvait honorer les insurgés haïtiens qui transformèrent une promesse abstraite de liberté en réalité historique.
Le gouvernement Fils-Aimé a préféré le langage confortable de « l’amitié franco-haïtienne » et de la « mémoire partagée ». Mais la mémoire n’est pas véritablement partagée lorsqu’une partie célèbre sa révolution tandis que l’autre doit oublier qu’elle était encore enchaînée.
Cette diplomatie du symbole devient problématique lorsqu’elle place le gouvernement haïtien dans le rôle du spectateur reconnaissant de la Révolution française, alors qu’Haïti fut l’actrice d’une révolution beaucoup plus radicale : celle qui abolit concrètement l’esclavage, vainquit une armée coloniale et fonda un État dirigé par d’anciens esclaves.
La commission sur la double dette ne suffit pas
Le Premier ministre a salué la mise en place de la commission mixte franco-haïtienne sur la « double dette » de l’indépendance. Mais la simple existence de cette commission ne doit pas devenir un prétexte pour neutraliser le débat sur les réparations.
En 1825, la France imposa à Haïti une indemnité de 150 millions de francs-or destinée à dédommager les anciens propriétaires de terres et d’esclaves. Le montant fut ensuite ramené à 90 millions. Pour payer cette somme, Haïti dut contracter des emprunts auprès d’établissements financiers français, donnant naissance à ce que l’on désigne comme la « double dette ».
La commission annoncée par Emmanuel Macron doit étudier les conséquences de cette indemnité et formuler des recommandations. Au moment de l’annonce, toutefois, aucune restitution ni réparation financière n’avait été promise.
En juin 2025, l’Assemblée nationale française a adopté une résolution visant à la reconnaissance, au remboursement et à la réparation de la double dette. Cette résolution constitue une avancée politique, mais elle ne représente pas en elle-même le versement d’une réparation à Haïti.
Dans ces conditions, le gouvernement Fils-Aimé aurait dû adopter une position beaucoup plus exigeante. Saluer la création d’une commission ne suffit pas. Haïti n’a pas besoin d’une nouvelle cérémonie mémorielle sans conséquences. Elle a besoin que la vérité historique débouche sur des engagements précis, transparents et vérifiables.
Une contradiction avec la crise de légitimité en Haïti
La phrase prononcée par Alix Didier Fils-Aimé sur la légitimité populaire soulève enfin une contradiction politique majeure. Affirmer qu’« aucune autorité ne s’impose sans légitimité populaire » oblige d’abord le gouvernement haïtien à interroger sa propre relation avec la population.
Dans un pays privé depuis des années d’institutions élues pleinement fonctionnelles, une telle déclaration ne peut rester une formule de circonstance prononcée dans une réception diplomatique. Elle devrait conduire le pouvoir de transition à publier une feuille de route crédible, à rendre compte de ses décisions, à garantir la transparence de l’action gouvernementale et à créer les conditions permettant au peuple haïtien de choisir effectivement ses dirigeants.
La liberté, la légitimité et la dignité ne sont pas des mots destinés aux salons diplomatiques. Elles doivent se traduire dans la vie politique et sociale.
En empruntant le vocabulaire de la Révolution française sans confronter la réalité du pouvoir haïtien, le gouvernement transforme des principes exigeants en éléments de communication.
Haïti possède sa propre révolution
La faute du gouvernement Fils-Aimé est finalement d’ordre symbolique : il semble chercher dans la fête nationale de l’ancienne puissance coloniale une légitimité historique que la nation haïtienne possède déjà dans son propre passé.
Haïti n’a pas besoin de la Bastille pour parler de liberté.
Elle possède l’insurrection de 1791, la résistance des esclaves, la bataille de Vertières et le 1er janvier 1804. Elle possède l’expérience unique d’un peuple asservi qui a détruit le système colonial et proclamé son indépendance contre les grandes puissances esclavagistes de l’époque.
Le 14 juillet peut être respecté comme une fête française. Mais il n’est pas la fête de la liberté haïtienne. En 1789, cette liberté ne s’appliquait pas aux esclaves de Saint-Domingue. Et lorsqu’ils décidèrent de la conquérir eux-mêmes, la France tenta de les ramener sous son autorité.
Le gouvernement Fils-Aimé aurait dû porter cette vérité avec fermeté. Il a préféré célébrer les symboles de la France plutôt que de placer au centre les combats du peuple haïtien.
La France peut honorer la prise de la Bastille. Le devoir d’un gouvernement haïtien est d’abord d’honorer celles et ceux qui ont brisé leurs chaînes, vaincu l’ordre colonial et créé Haïti.

