
La publication du calendrier électoral haïtien, le 27 juillet 2026, a été immédiatement saluée par le Groupe des personnalités éminentes de la Communauté caribéenne (CARICOM). Le Conseil électoral provisoire (CEP) prévoit un premier tour de l’élection présidentielle et des législatives le 13 décembre 2026, en même temps qu’un vote portant sur les modifications proposées à la Constitution. Le second tour et les élections des collectivités territoriales sont programmés pour le 21 février 2027.
Pour la CARICOM, ce calendrier doit permettre à la population de choisir ses dirigeants et de rétablir l’ordre constitutionnel. L’objectif est souhaitable : Haïti n’a pas organisé d’élections nationales depuis 2016 et reste gouvernée par des institutions de transition dépourvues de légitimité électorale.
Mais l’enthousiasme de l’organisation régionale contraste avec les réalités politiques, sociales et sécuritaires du pays. Une date inscrite dans un calendrier ne garantit pas, à elle seule, la possibilité d’organiser des élections libres, inclusives et crédibles.
Un calendrier extrêmement fragile
Le CEP reconnaît lui-même que le respect des échéances dépend de deux conditions : l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et la disponibilité des ressources financières nécessaires. Le calendrier n’est donc pas une certitude, mais un scénario conditionnel.
Cette prudence est d’autant plus justifiée qu’un précédent calendrier prévoyait déjà un premier tour le 30 août 2026. Cette échéance a finalement été abandonnée, notamment en raison de l’insécurité. Le nouveau calendrier repousse le scrutin au 13 décembre, sans que les causes profondes ayant rendu le précédent irréalisable aient disparu.
La CARICOM exerce ainsi une pression politique pour que le processus électoral avance, mais elle ne répond pas aux difficultés concrètes : comment conduire une campagne électorale dans des zones où la circulation reste dangereuse ? Comment installer des bureaux de vote, distribuer le matériel et sécuriser les électeurs dans les quartiers contrôlés par les groupes armés ? Comment inscrire correctement les nombreuses personnes déplacées ou privées de documents administratifs ?
Ces questions ne constituent pas un prétexte pour prolonger indéfiniment la transition. Elles déterminent toutefois la crédibilité même du scrutin.
Des élections organisées dans un territoire fragmenté, avec une partie de la population empêchée de voter, risqueraient de produire une légitimité institutionnelle très fragile.
Une situation sécuritaire toujours catastrophique
Les données disponibles montrent que la situation demeure extrêmement grave. Le 16 juin 2026, les Nations unies indiquaient qu’au moins 26 gangs pouvaient contrôler jusqu’à 90 % de Port-au-Prince et de ses environs. Depuis le début de l’année, plus de 2 300 personnes avaient été tuées et plus de 1 100 blessées. Environ 1,5 million de personnes avaient également dû fuir leur domicile.
Le bilan établi pour les trois premiers mois de 2026 confirme cette aggravation. Entre janvier et mars, 1 642 personnes ont été tuées et 745 blessées, selon les informations reprises dans le rapport mensuel de Security Council Report. Celui-ci précise que 69 % des victimes recensées l’ont été au cours d’opérations conduites contre les gangs par la Police nationale haïtienne, parfois soutenue par la Force de suppression des gangs — la GSF — et par une société militaire privée, ainsi que lors d’exécutions sommaires impliquant des policiers. Le rapport mentionne également la mort de 196 personnes qui n’étaient pas associées aux gangs au cours de ces opérations.
Ces chiffres ne diminuent en rien la responsabilité des groupes armés dans les meurtres, les enlèvements, les violences et les déplacements de population.
Ils montrent cependant que la stratégie sécuritaire produit elle aussi un lourd coût humain et qu’elle doit être soumise à des exigences strictes de transparence, de protection des civils et de contrôle démocratique.
La CARICOM persiste dans une stratégie qui n’a pas fait ses preuves
Dans son communiqué, la CARICOM demande aux pays contributeurs d’accélérer l’envoi de leurs personnels afin de renforcer la GSF avant le premier tour des élections. Cette demande repose sur l’idée qu’un déploiement international plus important permettra de créer rapidement les conditions sécuritaires nécessaires au scrutin.
Pourtant, le bilan des interventions internationales est loin d’être convaincant. La GSF a remplacé la Mission multinationale d’appui à la sécurité, dirigée par le Kenya, qui était restée très en deçà de ses objectifs. La nouvelle force est autorisée à atteindre 5 550 policiers et militaires, avec pour mission de réduire les capacités opérationnelles et l’emprise territoriale des gangs.
Au 10 juillet 2026, environ 1 000 membres seulement auraient été déployés, tandis que les groupes armés conservaient le contrôle d’une grande partie de la capitale. Les responsables de la GSF ont par ailleurs demandé que son mandat soit prolongé jusqu’en septembre 2028. Leur feuille de route reconnaît que l’objectif n’est pas de stabiliser complètement Haïti, mais de créer des conditions minimales permettant d’inverser la trajectoire sécuritaire.
Dans ces conditions, présenter le renforcement de cette force comme la garantie principale des élections relève davantage du pari que d’une stratégie ayant démontré son efficacité.
La CARICOM ne fournit aucun bilan détaillé de l’intervention précédente et n’explique pas comment l’augmentation des effectifs pourra résoudre, en quelques mois, une crise nourrie par l’effondrement des institutions, la circulation des armes, l’impunité et les réseaux économiques qui financent les groupes armés.
Une démocratie ne se réduit pas à une date
Le peuple haïtien a le droit de choisir ses représentants et de sortir d’une transition interminable. Mais ce droit ne peut pas être réduit à l’organisation précipitée d’un scrutin destiné à satisfaire les attentes de la communauté internationale.
Des élections crédibles supposent la liberté de circulation, la sécurité des électeurs, l’indépendance du CEP, des listes électorales fiables, une campagne pluraliste et l’accès effectif de la population aux bureaux de vote. Elles nécessitent aussi une politique de sécurité respectueuse des droits fondamentaux et contrôlée par les institutions haïtiennes.
En célébrant le calendrier tout en réclamant davantage de forces étrangères, la CARICOM semble vouloir une date avant de garantir les conditions démocratiques du vote. Haïti a besoin d’élections, mais pas d’élections sous pression, organisées au milieu d’un désastre sécuritaire que les interventions internationales successives n’ont jusqu’ici pas réussi à enrayer. Faute de garanties sérieuses, le scrutin du 13 décembre risque moins de restaurer la souveraineté populaire que de fournir une légitimité fragile à un ordre politique toujours dépendant des décisions de l’extérieur.

