
Présenté comme une nouvelle étape vers le retour des familles déplacées, le projet gouvernemental consacré à Solino affiche des ambitions légitimes : rétablir la sécurité, reconstruire le quartier, relancer l’économie locale et sécuriser les droits de propriété. Mais, en l’absence de garanties précises sur la maîtrise durable du territoire, cette annonce risque de relever davantage de la communication politique que d’une véritable stratégie de retour.
Port-au-Prince, 28 juillet 2026 — Retrouver sa maison, son quartier et ses repères constitue une aspiration légitime pour les familles chassées de Solino par les violences armées. C’est sur cette attente que le gouvernement haïtien a officiellement lancé, le 25 juillet, le projet« Retour aux Quartiers – Solino », au cours d’une rencontre communautaire organisée à l’auditorium Sainte-Rose de Lima. Coordonnée par l’ingénieure Pascale Oriol, l’initiative repose sur quatre axes : le rétablissement de la sécurité, la reconstruction du quartier, la relance économique et communautaire et la sécurisation progressive des droits de propriété. Un recensement des besoins et la création d’un comité de quartier ont également été annoncés.
Sur le papier, le programme paraît cohérent. Mais il souffre d’une faiblesse fondamentale : le gouvernement annonce le retour des habitants avant d’avoir démontré que les causes de leur déplacement ont été durablement neutralisées. Or, les familles de Solino ne sont pas parties à cause de la dégradation des rues, de l’absence d’un comité de quartier ou de l’insécurité foncière.
Elles ont fui les attaques de groupes armés et l’incapacité de l’État à leur garantir une protection effective. La reconstruction des bâtiments ne saurait donc précéder la sécurisation durable du territoire sans exposer les populations à de nouveaux déplacements.
Des déplacés affirment que Solino n’est toujours pas sécurisé
La contradiction entre le discours officiel et la parole des premiers concernés est particulièrement préoccupante. Le 18 juillet, soit une semaine avant le lancement du projet, des personnes déplacées de Solino hébergées sur le site de l’Office de la protection du citoyen affirmaient qu’elles n’avaient « nulle part où aller » et que le quartier n’était « toujours pas sécurisé ». Installées sur ce site après avoir fui les violences de novembre 2024, elles estimaient que la présence persistante de groupes armés rendait leur retour impossible. Elles dénonçaient par ailleurs un manque de transparence dans la distribution de l’assistance financière et alimentaire.
Ces témoignages obligent à interroger la méthode gouvernementale. Le retour ne peut être présenté comme un objectif mobilisateur que s’il est libre, volontaire, informé et sécurisé. Il ne doit en aucun cas devenir une solution administrative permettant de vider les sites de déplacement ou de réduire artificiellement le nombre de personnes prises en charge.
Envoyer des familles vers des habitations réparées dans un environnement toujours vulnérable reviendrait à traiter les conséquences visibles de la crise tout en laissant intactes ses causes profondes.
Une annonce déjà faite, mais toujours peu de résultats mesurables
Le lancement du 25 juillet ne constitue d’ailleurs pas le point de départ du projet. Dès le 26 mars, une réunion organisée au ministère de la Planification avait porté sur le retour des habitants de Solino. Les participants reconnaissaient déjà que la stabilisation durable de la zone constituait une condition indispensable à toute réhabilitation économique et sociale. En avril, le gouvernement annonçait un projet pilote destiné à évaluer les conditions de retour. En mai, une nouvelle réunion devait permettre d’avancer sur sa structuration technique et budgétaire ainsi que sur la réalisation d’une étude de terrain.
Trois mois plus tard, l’exécutif annonce encore un recensement des besoins comme première étape. Le média InfosNation évoque ainsi une « nouvelle relance gouvernementale » après une première annonce remontant au 17 avril et souligne que l’attention doit désormais porter sur la capacité des autorités à concrétiser le retour promis. En l’état des informations disponibles, aucun budget détaillé, calendrier opérationnel, nombre de familles concernées, mécanisme public d’évaluation ou dispositif sécuritaire permanent n’a été présenté dans les comptes rendus consultés.
Cette accumulation de réunions, de lancements et de déclarations peut donner l’image d’un État actif sans permettre de mesurer l’avancement réel du programme. C’est précisément là que le projet risque d’apparaître démagogique : il mobilise des notions puissantes, retour, dignité, justice, espoir mais ne fournit pas encore les garanties matérielles permettant de transformer ces mots en politique publique vérifiable.
La crise dépasse largement la reconstruction de Solino
Le projet doit également être replacé dans la situation sécuritaire générale du pays. En janvier 2026, l’ONU estimait qu’environ 80 % de Port-au-Prince se trouvait sous l’influence ou le contrôle des gangs. Malgré certaines opérations de sécurité, son représentant constatait que la situation globale restait largement inchangée. L’organisation soulignait qu’aucune avancée politique durable ne serait possible sans une amélioration tangible de la sécurité, tout en avertissant qu’une action sécuritaire sans perspective politique crédible resterait elle-même insuffisante.
En octobre 2025, l’Organisation internationale pour les migrations faisait état de plus de 1,4 million de personnes déplacées par la violence et l’instabilité, soit le niveau le plus élevé enregistré dans le pays à cette date. L’OIM relevait également la multiplication des sites spontanés, souvent privés de services essentiels, et précisait que les communautés d’accueil hébergeaient environ 85 % des personnes déplacées malgré leurs ressources limitées.
Ces données, bien qu’antérieures au lancement du projet, montrent que la crise ne peut être résolue par une succession d’opérations locales sans stratégie nationale de sécurité, de logement et de protection sociale.
La reconstruction ne peut devenir un décor politique
Reconstruire Solino est nécessaire. Rétablir les services publics, soutenir les activités économiques et clarifier les droits de propriété sont des objectifs pertinents. Mais ces actions ne seront durables que si l’État garantit la présence permanente des institutions, la libre circulation, la protection des habitants et l’absence de représailles contre les familles revenues. Le gouvernement doit aussi préciser qui décidera qu’une zone est suffisamment sûre, selon quels critères, avec quels moyens et sous quel contrôle indépendant.
La participation communautaire annoncée constitue un élément positif, mais un comité de quartier ne peut se substituer à la police, à la justice, aux administrations publiques et aux services sociaux. Il faudra également prévenir les conflits fonciers, protéger les locataires et les occupants dépourvus de titres formels, assurer l’accès à l’eau, à l’école et aux soins, et garantir une assistance aux familles qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas revenir immédiatement.
Le véritable indicateur de réussite ne sera donc ni le nombre de réunions organisées ni la quantité de communiqués publiés. Il résidera dans la capacité des familles à regagner volontairement Solino, à y vivre sans craindre une nouvelle attaque et à ne pas être contraintes de fuir une seconde fois. Tant que cette sécurité ne sera pas établie et publiquement démontrée, la promesse d’un « retour aux quartiers » restera fragile. Et l’utilisation politique de l’espérance des déplacés risquera de transformer une nécessité nationale en simple opération de communication.

