
Le ministère de la Défense a publié, le 15 juillet 2026, le bilan des cent premiers jours de Mario Andrésol à la tête de l’institution. Couvrant la période allant du 4 mars au 12 juin, le document met en avant l’intégration de 339 soldats, le lancement d’une campagne nationale de recrutement ayant enregistré 17 722 candidatures, dont 4 331 provenant de femmes, ainsi que des travaux de réhabilitation dans les bases militaires de Vertières, Anacaona et Clercine.
Le ministère revendique également six missions d’évaluation des installations militaires, la préparation d’une nouvelle doctrine, la création de plateformes numériques et le développement d’une Banque de sang militaire. Il annonce par ailleurs un forum public sur l’avenir des Forces armées d’Haïti prévu en août et se félicite d’une coopération renforcée avec la France, le Brésil, l’Argentine, le Mexique et les États-Unis.
Vingt-cinq militaires haïtiens ont ainsi bénéficié d’une formation spécialisée en Martinique dans les domaines du combat urbain, du tir opérationnel et du secourisme de combat. Six bourses de formation ont été offertes par l’Argentine, tandis que 114 recrues doivent partir au Mexique le 24 août. Toutes ces initiatives peuvent participer à la reconstruction d’une institution militaire longtemps affaiblie. Mais elles ne constituent pas, en elles-mêmes, des résultats sécuritaires.
Car au-delà des candidatures reçues, des bâtiments rénovés, des accords de coopération et des projets annoncés, le bilan ne met en avant aucun territoire durablement reconquis sur les gangs.
Il ne mentionne aucune route stratégique définitivement rouverte, aucun quartier stabilisé, aucune communauté libérée de l’emprise des groupes armés ni aucun retour significatif de familles déplacées rendu possible par l’intervention des Forces armées d’Haïti.
Plus de 2 300 morts depuis le début de l’année
Cette absence de résultats territoriaux est d’autant plus préoccupante que la crise sécuritaire continue de produire des chiffres vertigineux. Au début du mois de juin 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme faisait état de 2 310 personnes tuées depuis le début de l’année, de plus de 1 100 blessés et de 99 enlèvements. L’organisme recensait également 699 victimes de violences sexuelles, principalement des femmes et des jeunes filles.
Ces données ne correspondent donc pas à un bilan hérité uniquement des années précédentes. Elles décrivent la violence produite au cours des premiers mois de 2026, c’est-à-dire durant la période même où le ministère affirme avoir engagé la modernisation et la professionnalisation de l’armée.
Pour les seuls mois de janvier à mars, le Bureau intégré des Nations unies en Haïti avait recensé 1 642 personnes tuées et 745 blessées à travers le pays. Ce chiffre est inclus dans les données couvrant une période plus longue et ne doit donc pas être additionné aux 2 310 morts annoncés en juin. Il montre néanmoins l’intensité exceptionnelle de la violence pendant les premiers mois de l’année.
Face à une telle hécatombe, un bilan consacré à la défense nationale aurait dû expliquer comment les Forces armées ont été mobilisées pour protéger les civils, combien d’opérations conjointes ont été conduites avec la Police nationale d’Haïti, dans quelles zones elles ont eu lieu et quels résultats ont été obtenus.
Le document évoque un « déploiement progressif » des militaires en appui à la police, mais son résumé ne fournit aucun indicateur permettant d’en mesurer l’efficacité.
Une capitale toujours largement sous l’emprise des groupes armés
Le bilan est également silencieux sur l’étendue du territoire demeurant sous l’autorité des gangs. Selon les estimations rapportées le 16 juin par ONU Info, au moins 26 gangs, dont certains disposent d’armes lourdes, contrôlaient jusqu’à 90 % de Port-au-Prince et de ses environs. Dans ces quartiers, les extorsions, les enlèvements, les exécutions et les violences ont progressivement remplacé l’autorité de l’État, limitant la circulation des personnes et des marchandises.
D’autres estimations ont évoqué une réduction de cette emprise, de 90 % à environ 70 % de la capitale. Mais les gains revendiqués par les forces publiques ne se seraient pas révélés durables. Plusieurs quartiers restaient inaccessibles, des corridors stratégiques continuaient de faire l’objet de combats et les conditions nécessaires à la réouverture des routes ou au retour des déplacés n’étaient toujours pas réunies.
Il faut donc manier ces estimations avec prudence : elles ne constituent pas une cartographie exacte et unanimement établie du contrôle de chaque quartier. Mais qu’il s’agisse de 70 %, de 75 % ou de 90 %, la réalité politique demeure accablante. L’État haïtien ne contrôle toujours pas une grande partie de sa propre capitale.
Le problème dépasse désormais Port-au-Prince. Les groupes armés, autrefois concentrés dans l’aire métropolitaine, sont signalés comme actifs dans cinq des dix départements du pays. Leur influence s’étend vers l’Artibonite, le Centre et le Sud-Est, mais aussi vers des régions rurales, des zones agricoles et des axes de circulation stratégiques.
La crise sécuritaire s’est ainsi transformée en crise territoriale nationale. Les gangs ne se contentent plus de préserver leurs bastions traditionnels. Ils attaquent de nouvelles communautés, coupent des routes, menacent les espaces de production et avancent vers des zones qui servaient autrefois de refuge aux populations fuyant la capitale.
Près d’un Haïtien sur huit déplacé
Cette progression territoriale se lit aussi dans le déplacement massif de la population. Au début du mois de juin, l’Organisation internationale pour les migrations estimait que près de 1,47 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur d’Haïti, soit environ 12 % de la population nationale. Plus de la moitié de ces personnes étaient des femmes et des filles. Il s’agit du niveau le plus élevé enregistré depuis le début de la crise actuelle.
Derrière ce chiffre immense se trouvent des familles contraintes d’abandonner leur maison, parfois à plusieurs reprises, sans savoir où elles pourront durablement s’installer. Beaucoup vivent dans des écoles transformées en abris, dans des campements improvisés ou auprès de communautés d’accueil déjà fragilisées par la pauvreté et la pénurie de services essentiels.
À Cité Soleil, plus de 18 000 personnes ont été déplacées en quelques jours au mois de mai. Cette nouvelle vague a porté à plus de 300 000 le nombre de déplacés recensés à l’intérieur de Port-au-Prince. Dans le Sud-Est, environ 5 000 personnes ont également dû fuir des attaques menées dans une région auparavant considérée comme un refuge pour ceux qui tentaient d’échapper à l’insécurité de la capitale.
Même les sites accueillant les déplacés ne sont plus nécessairement sûrs. En juillet, les organisations humanitaires alertaient sur l’infiltration de certains camps par les groupes armés. Elles estimaient également que 6,4 millions d’Haïtiens, soit plus de la moitié de la population du pays, avaient besoin d’une aide d’urgence.
Le bilan du ministère aurait donc dû répondre à une question centrale : combien de ces déplacés ont pu retourner chez eux grâce aux opérations des forces publiques ? Combien de communautés ont été suffisamment stabilisées pour permettre un retour durable ? Sur ce point, aucun résultat chiffré n’est mis en avant.
Kenscoff, la tragédie qui rattrape la communication officielle
La période examinée par le document s’arrête au 12 juin. Les attaques perpétrées à Kenscoff au début du mois de juillet ne peuvent donc pas être présentées comme un événement omis à l’intérieur de la période formellement évaluée. Mais elles se sont produites avant la publication du bilan, le 15 juillet, et constituent une terrible mise à l’épreuve des capacités sécuritaires construites pendant ces cent premiers jours.
Entre le 4 et le 9 juillet, au moins 61 personnes, dont 14 enfants, ont été tuées lors d’attaques menées à Kenscoff et Pétion-Ville. Certaines victimes ont été assassinées à l’intérieur de leur maison, d’autres sur les routes ou alors qu’elles tentaient de fuir. La majorité des morts a été recensée dans la localité de Robin.
Les violences ont également forcé 5 840 personnes, représentant 1 836 ménages, à abandonner leur lieu de vie. Les attaques ont touché Téléco, Le Refuge, Viard, Robin, Mahotière, Dumisseau, Do Blanc, Bernard, Do Pak, Kabamòn et Dè Savann. Des habitations ont été incendiées, des personnes enlevées et des infrastructures détruites.
Ainsi, quelques semaines seulement après la fin de la période des cent jours, des groupes armés restaient capables d’envahir plusieurs localités, d’y massacrer des habitants et de provoquer un déplacement massif de population. Leur présence était encore signalée à Kenscoff après les attaques.
Cette tragédie révèle l’écart entre les capacités que le ministère affirme construire et la protection réellement offerte aux citoyens. Une armée peut recruter, se former et rénover ses bases ; si les gangs conservent néanmoins l’initiative sur le terrain, les résultats demeurent insuffisants.
Des moyens institutionnels présentés comme des victoires
Le bilan des cent premiers jours de Mario Andrésol est donc avant tout celui d’une administration en réorganisation. Les 339 soldats intégrés, les 17 722 candidatures enregistrées, les bases en rénovation et les coopérations internationales témoignent d’une activité institutionnelle réelle. Mais ces éléments ne démontrent pas que la situation sécuritaire s’est améliorée.
Le contraste est saisissant : 339 soldats intégrés, mais plus de 2 300 personnes tuées depuis le début de l’année à la date du dernier bilan onusien disponible ; des casernes en rénovation, mais près de 1,5 million de déplacés ; une nouvelle doctrine en préparation, mais des gangs présents dans cinq départements sur dix ; un déploiement militaire annoncé, mais une capitale encore contrôlée en grande partie par les groupes armés ; des partenariats internationaux renforcés, mais 61 morts et 5 840 nouveaux déplacés à Kenscoff en quelques jours.
Cent jours ne suffisent évidemment pas pour reconstruire une armée ni pour résoudre une crise qui s’est installée pendant plusieurs années. Mais ils suffisent pour rendre compte des priorités, des opérations engagées et des résultats obtenus.
À ce stade, le ministère peut démontrer qu’il recrute, rénove, forme et planifie. Il ne peut pas encore démontrer qu’il reconquiert durablement les territoires, réduit l’emprise des gangs ou protège suffisamment les populations.
Le bilan des cent premiers jours de Mario Andrésol apparaît donc comme un bilan de moyens, et non comme un bilan de sécurité. Pendant que l’administration prépare l’armée de demain, les Haïtiens continuent aujourd’hui de mourir, de fuir leurs maisons et de voir de nouveaux territoires tomber sous la menace des groupes armés. La modernisation institutionnelle peut être nécessaire, mais elle restera une promesse abstraite tant qu’elle ne se traduira pas par une amélioration concrète de la vie et de la sécurité de la population.

